Des ailleurs impossibles

le Publié dans Collection D'une fiction, l'autre

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septembre 2009

Après « Itinéraire d'une délinquante juvénile», Eugénia Patrizia Solda continue pour nous son parcours et nous plonge dans la France des années 60.

A dix-sept ans, elle étouffe dans une famille dont elle ne peut accepter l'étroitesse et l'hypocrisie et se retrouve aussi confrontée à une société de classes, encore bardée de rejets et oùelle, la Ritale, peine à trouver des repères.

Avec une finesse et une justesse qui donnent le ton de ce livre, elle nous décrit une France ouvrière où, dans les ateliers de confection, l'arrogance et le mépris des chefs faisaient courber la tête des « petites mains », la France d'avant mai 68 où sont déjà perceptibles les frémissements et la révolte d'une jeunesse qui rêvait de briser les carcans.

Ce livre est la suite du récit d'Un demi siècle de la Vie d'une femme paru en 2002.

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Détails

Prix : 15 € TTC

2009 - 256 pages 15x21
ISBN : 978-2-914467-58-2

Quatrième

Après «Itinéraire d'une délinquante juvénile», Eugénia Patrizia Solda continue pour nous son parcours et nous plonge dans la France des années 60. A dix-sept ans, elle étouffe dans une famille dont elle ne peut accepter l'étroitesse et l'hypocrisie et se retrouve aussi confrontée à une société de classes, encore bardée de rejets et où elle, la Ritale, peine à trouver des repères. Avec une finesse et une justesse qui donnent le ton de ce livre, elle nous décrit une France ouvrière où, dans les ateliers de confection, l'arrogance et le mépris des chefs faisaient courber la tête des « petites mains », la France d'avant mai 68 où sont déjà perceptibles les frémissements et la révolte d'une jeunesse qui rêvait de briser les carcans.

Quelques jours dans la vie d'une femme, une errance, des amours et des adieux, des rencontres dans les rues et les nuits de Paris, une ville magnifiquement décrite, et surtout une quête : celle d'une presque femme à la recherche d'ailleurs impossibles, et surtout en quête d'elle-même dans un univers où son corps de femme lui est prison, et où elle sait que si elle ne veut pas se perdre, il lui faut « se battre, mordre et survivre ». 

 

premières pages

 France, années … 60…

Elle aimait se promener le long des quais de la Seine, les eaux gris-verdâtre qui coulaient doucement l’avaient toujours attirée. De temps en temps, un bateau-mouche passait, rompant le morne roulis des vagues et un petit jet d’eau venait alors s’écraser contre son lit de béton.
Elle descendit les escaliers, ses jambes l’entraînaient sans besoin d’être commandées, elles connaissaient le trajet aussi bien que deux cerveaux indépendants. Elle aurait pu aller de Notre-Dame au Pont-Neuf les yeux fermés, sans peur qu’un pas maladroit la fasse tomber à l’eau.
Elle s’amusait à toucher du pied les anneaux en fer rouillés qui étaient devant elle, et sans regarder, elle savait déjà que le quai se rétrécirait et s’enfoncerait à la hauteur du quai des Orfèvres. Elle dévia automatiquement ses pas.
Elle arriva au Vert-Galant, évita le jardin rempli ce jour-là d’enfants bruyants et avança jusqu’au bout de la presqu’île. Il y avait là toujours le même monde, qu’elle connaissait bien. Les guitares passaient de main en main, les jeans délavés, effilochés, n’en finissaient plus de mourir et, parmi eux, quelques clochards, le nez sur une bouteille, cuvaient en ronflant leur piquette tord-boyaux.
Ici et là, quelques artistes, poètes d’un jour, essayaient d’entonner une rengaine dans une langue à nulle autre pareille. Il y avait beaucoup d’étrangers et tous se parlaient sans souci de savoir si l’un ou l’autre pourrait les comprendre.
En ce jour si chaud du mois d’août, beaucoup d’Allemands réunis, mais aussi des Suédois, des Hollandais. Elle les trouvait tous beaux, autant les garçons que les filles ; jamais elle ne s’était sentie entourée de tant de blondeur. Ils aboutissaient tous là ! Certains n’avaient même pas encore visité la Tour-Eiffel, ni le Sacré-Cœur. Leur Paris à eux, c’étaient les bords de la Seine. Rendez-vous au « Vert Galant », pour une adresse, une information, un pote à retrouver. Ils arrivaient en stop pour la plupart, ou en train, sans argent. À peine avaient-ils sur eux de quoi se changer.
Certains jours, toute cette promiscuité donnait des nausées à Patrizia ; la chaleur aidant, les chiens vagabonds, les souillures des clochards, transformaient parfois ce coin incomparable de Paris en un cloaque nauséabond.
Ce quartier Latin légendaire — Boul’mich, quartier Saint-Germain, rue de la Huchette — attirait tant de monde qu’on aurait pu s’y perdre. À chaque pas, on pensait rencontrer Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et Gréco, et même, comme une vague réminiscence au coucher du soleil, le fantôme de Sarah Bernhard qui nous criait à tous, de sa voix inimitable, que nous étions des génies.
L’unique hantise, c’était le panier à salade. En quelques secondes, c’était la débandade. Il fallait fuir, se cacher, jeter n’importe où l’interdit. Se faire prendre signifiait le renvoi au pays d’origine, souvent la perte de toutes ses affaires et pour elle, Patrizia, un billet de retour pour la maison de correction, à nouveau. Ah ça non ! Elle avait déjà connu !
Bien qu’elle sache qu’en France cela ne se passait pas de la même manière qu’en Italie, pour y avoir fait un petit séjour de quarante-huit heures lors de sa première fugue l’année précédente, elle ne voulait plus, plus jamais dépendre d’aucune loi, d’aucune autorité. Simplement parce qu’elle était mineure, on ferait d’elle une captive, une prisonnière ?
Si elle avait été assez grande pour prendre le train de sa banlieue tous les matins à 6h, dans le froid, parfois même le gel, elle était assez grande pour se promener un après-midi ensoleillé dans Paris.
Elle se les rappelait ces matins. Tous ces matins depuis qu’elle travaillait à Paris. De Meaux à Paris, elle partait et il faisait encore nuit ; elle rentrait et il faisait déjà nuit ! Au petit matin, à travers les vitres embuées, elle voyait approcher Paris avec la cohorte de ses usines, de ses cheminées. Les gares défilaient, beaucoup de passagers montaient, peu descendaient, une foule de plus en plus serrée. L’odeur du tabac imprégnait vêtements et cheveux. Les paroles étaient rares, les visages fermés, las même. Parfois une dame sortait un travail de layette, le posait sur ses genoux recouverts d’un tissu blanc, et les aiguilles allaient et venaient rythmées par les soubresauts du train, des oasis de rose et de bleu surgissant devant l’apathie générale, concentrant les regards.
Quand elle quittait le train pour le métro, une grosse envie de pleurer la saisissait parfois, une peur irraisonnée devant cette machine humaine indifférente, faite de tant de corps allant à leur travail, s’engouffrant par les portes des sorties ou les changements de direction qui, comme de grosses bouches ouvertes, semblaient prêtes à avaler l’humanité tout entière.
Enfermée, elle se sentait suffoquer et restait debout devant les portes, se faisant bousculer, écraser, houspiller par les personnes pressées désirant sortir. Elle se trouvait insignifiante et bête, n’osait jamais s’asseoir quand une place se trouvait libre. Il aurait fallu parler et même le simple fait de prononcer un seul mot lui semblait insurmontable.
 Tout en suivant le quai, elle pensait que c’était surtout la nuit qu’on risquait de se faire prendre et qu’il fallait absolument trouver un abri. Les rafles se faisaient souvent au petit matin sous les ponts, dans les voitures, dans les wagons des trains aux quais de la gare Saint-Michel. Trouver un endroit pour dormir était chaque fois un défi.
Pour manger elle se débrouillait toujours, tout se partageait. Parfois elle suivait Dick, un Belge, qui faisait des « craies », quand Karine n’était pas là. Karine, une Suédoise, sa copine, très jolie fille, grande, mince, des cheveux jusqu’à la taille. Tout mon contraire.

...

Dick


Mais Dick aimait que je le suive ; il me disait : « Ton air de madone italienne attendrit les passants et quand tu viens avec moi, je ramasse plus de sous. »
Dommage que je trouvais ses dessins hideux !
Il aimait les couleurs violentes, les sujets barbares et je me sentais mal à l’aise dans son monde de combats, où les Titans disputaient leur place aux monstres. Ses dessins s’étalaient sur les trottoirs en traits puissants, durs et nets. Quand il crayonnait sur son calepin, un cahier innommable tant il était plié, écorné et barbouillé, son regard était appliqué et fixe, comme s’il rentrait dans un univers où il n’y aurait aucune place pour la moindre parcelle de tendresse. En le suivant j’avais la désagréable impression de servir d’appât pour les badauds, je ne voulais pas jouer les Cosette et la plupart du temps je refusais de l’accompagner.   
Justement, je l’aperçus dans un coin tout au bout de la pointe, près d’un autre mec dont les cheveux longs et hirsutes devaient avoir été blonds avant de devenir couleur de cendre. Ce dernier, le regard perdu, grattait sa guitare les jambes pendues au-dessus de l’eau.
— Salut.
— Ah tiens ! voilà notre madone italienne.
J’aimais en effet accentuer ce style. Je ne me maquillais jamais dans les tons agressifs, mais je soulignais plutôt la pâleur de mon visage. J’entourais mes yeux de noir ou de bleu, ma bouche était à peine rouge. Mon corps gracile, ma petite taille, mes bras longs et minces comme des lianes me donnaient, il est vrai, l’air absent des madones en plâtre, mais aussi l’aspect d’un petit chat écorché. Je m’habillais souvent en noir, car étrangement cela me rassurait et je me sentais presque disparaître derrière cette absence de teintes. J’étais tout à fait démodée, je n’y pouvais rien, j’étais incapable de ressembler aux autres. Je n’avais pas une belle poitrine, mes seins étaient restés petits et ils ne pointaient pas, fiers, à travers mon corsage. Quand je me rappelais les angoisses de mon enfance, je souriais. J’avais depuis bien longtemps envoyé balader les soutiens-gorge et je laissais mon corps évoluer, libre. Pas de bas, pas de porte-jarretelles… Que l’été me semblait beau, comme je désirais pleinement vivre !
Dick se poussa pour me faire de la place entre lui et son copain qui n’avait pas proféré un mot. D’ailleurs ils se connaissaient à peine. C’était comme ça, on ne se connaissait pas, mais on se mettait là, tous ensemble, comme une tribu. Certains venaient, d’autres repartaient, c’était un va-et-vient incessant de têtes nouvelles parmi ceux qui restaient plus longtemps, comme s’ils avaient élu domicile dans ce coin de Paris.
— ça marche les craies ? lui demandai-je.
— Formidable ! Il y a un mec qui vient de se faire cinq mille balles en dessinant De Gaulle, avec sur son nez un oiseau, comme sur un perchoir !
Il était content Dick, il rigolait de bon cœur. Quand il buvait un peu trop de bière, il rigolait encore plus fort. Il me parlait de ses grands idéaux. Il voulait s’installer à Paris, aller aux Beaux-arts. Il ne supportait pas ses compatriotes et ne voulait plus retourner à Bruges. Immobilisme et décadence étaient ses mots favoris. Il chantait les chansons d’un chanteur qui s’appelait Jacques Brel et qui venait de chez lui.
— Un poète… disait-il.
Il était volubile et excité et s’emportait aussi vite qu’il rigolait. Moi, je ne le comprenais pas toujours. Moins instruite, j’étais consciente de mes lacunes, mais je m’accrochais, malgré des études sans cesse interrompues. Il m’arrivait de lui demander la signification d’un mot et il me répondait parfois patiemment, avec son accent qui valait bien le mien. Parfois aussi il restait interrogateur devant ma question et je l’écoutais sans sourire car il était assez susceptible.
Je voulais moi aussi lire Verlaine, Rimbaud, serrer Baudelaire sur mon cœur, comme lui.
Il tenait caché dans son blouson « Les Fleurs du Mal », et riait quand il m’en lisait certains passages.
— Eh ! Ecoute, écoute… Tiens :

Elle puait comme une fleur moisie
Moi je lui dis avec courtoisie,
Vous devriez prendre un bain régulier
Pour dissiper ce parfum de bélier (…)
Que me répond cette jeune hébétée !
Je ne suis pas moi de vous dégoûtée
Ici pourtant on lave le trottoir et le parquet avec du savon noir ...


— Non, mais sais-tu, s’exclamait-il, qu’il parle des jeunes filles belges ! Oh là là ! Le salaud, comme c’est drôle ! Qu’en dis-tu, la petite Ritale ?
Je ne m’offusquais pas, car il n’y mettait aucune méchanceté, ce n’était pas comme ce pourri de patron, rue Voltaire, qui m’appelait « La spaghetti » tout en m’exploitant !

...