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Revue Nº27-28 Des filles et des pères

Publié dans REVUE TRIMESTRIELLE

revue-27-28Revue N° 27-28 octobre 2006

Carte blanche à Cécile Oumhani 

Tant de tendresses, tant de rejets, tant de haines, tant d’amour et de pardons, tant de mots qui enfin se libèrent du silence et viennent, furtivement, déposer leur mémoire au fil de ces pages. Les émotions assemblées dans ce numéro sont celles que ressentent les femmes quand elles parlent de leur père.

 

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revue-27-28 Revue N° 27-28 octobre 2006

Tant de tendresses, tant de rejets, tant de haines, tant d’amour et de pardons, tant de mots qui enfin se libèrent du silence et viennent, furtivement, déposer leur mémoire au fil de ces pages. Les émotions assemblées dans ce numéro sont celles que ressentent les femmes quand elles parlent de leur père.

 

 

 


Détails

Prix : 10 € TTC

2006 - 283 pages
ISBN : 2-9144-6735-4
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Edito

      Ily a sept ans, pour annoncer la création des éditions Chèvre-feuille étoilée,nous avions conçu un petit évènement dans une librairie de Montpellier.

     Troisjours plus tôt mon père avait été hospitalisé dans le Nord à la suite d'unechute. Il savait, lui qui passait tant de temps à écrire et mettre en page sestextes sur son ordinateur, combien cette nouvelle aventure comptait pour moi.« Sa passion le maintient debout contre toute attente » disait soncardiologue. Mais, ironie du sort, c'est une hémorragie cérébrale qui leterrassait. Appelée par ma mère, je savais sa lutte entre vie et mort. Partéléphone je  lui demandais dem'attendre. « Oui » m'avait-il dit et... « Bonnelecture ! ». Mais il n'a pas pu tenir cette promesse et de nombreuxamis sont venus célébrer la naissance des éditions en écoutant avec émotioncette lecture que je dédiais publiquement « À mon père ».

     Depuisj'ai parfois douté de mon choix, non pas celui de la création des éditions,source de beaucoup de joies au-delà des nombreuses difficultés, mais de cechoix de ne pas annuler l'événement pour me rendre à son chevet et arriveravant la fin, recueillir son dernier souffle. Souvent les dernières paroles depart et d'autre sont des paroles de pardon et là, pas de regrets car nous lesavions prononcées lui et moi de son vivant. Mais, peut-être avait-il quelquechose d'essentiel à me dire, quelque chose que je ne saurai jamais...

     Lesrapports père-fille sont souvent très complexes, les miens l'étaientparticulièrement et cela n'est pas étranger à cette aventure d'édition dont lebut premier est de donner la parole aux femmes. Pour créer un lien entre noustoutes, nous avons privilégié cet espace qu'est la revue « étoilesd'encre » et nous avons inauguré le premier numéro par le thème de lamère, la source suprême. Aldo Naouri termine son livre « Les filles etleurs mères » en affirmant que face à la violence des rapports mère-fille,les pères sont des éléments régulateurs indispensables. Est-ce étonnant qu'ilait fallu passer par douze thèmes avant d'ouvrir l'autre volet de nosorigines ?

    Quandles filles parlent de leur mère, c'est parfois très douloureux ; quand ellesparlent de leur père, ça ne l'est pas moins. Pères mythiques, pères étrangers,pères absents, pères tout puissants, pères destructeurs, pères détruits par lavie, pères incestueux, pères aimants... Voilà les différentes figures de pèrequ'évoquent celles qui ont accepté de se livrer dans ce numéro.

    Clinsd'œil à l'enfance, les souvenirs remontent à la surface avec sourire ou douleurmais douceur aussi. Pas de faux-semblants, mais pas de haine... Est-il plusfacile pour nous de devenir adultes face à nos pères ?

     Etcomme décidément nous n'en avons pas fini avec les pères - et tant mieux ! -les éditions préparent pour février 2007 un ouvrage dirigé par Leïla Sebbar etcoordonné par Behja Traversac dont le titre est... Mon père ! En lien avec leMaghreb, des femmes écrivaines, chercheuses, universitaires, sociologues,historiennes, psychiatres, psychologues... ayant déjà publié des livres racontentleur père. Le père biologique, un père né ou élevé dans un pays du Maghreb dansla culture musulmane ou juive ou chrétienne ou laïque.

 Marie-Noël Arras

 

Extrait de la carte blanche

 
Aussiloin que les étoiles...

Cécile Oumhani

 Les étés sentent le foin et les champs du soir y sont bleuscomme le rêve. Ils n'auront pas de fin et la nuit est seulement le prélude del'aube. J'ouvre les volets de ma chambre, tard dans le noir, pour ne pas dormirau-delà des premières lueurs du jour.  Ily aura toujours un lendemain et le bonheur renouvelé de la blancheur qui inondema chambre.

Mon père meparle de la terre et du ciel. Il me raconte ce qui sommeille sous nos pieds,très loin dans des lits de pierre. J'ai vu l'empreinte de coquillages vieux demillions d'années. Il me montre la mer dont les vagues couvraient la valléeverdoyante où nous marchons. Je lui demande quand elle est partie, pourquoielle est partie et si elle reviendra. Il répond à chaque question. Et j'entendsdans sa voix combien d'énigmes se logent dans ce qui nous entoure. Je devinel'infini derrière le silence qui suit ses On ne sait pas, on ne saura sansdoute jamais. Nous poursuivons notre marche, parce que son pas me dit qu'il y atoujours autre chose, plus loin, là où nous ne voyons pas, même si on ne saitpas.

Mon père meparle du ciel et de la terre. Il nomme ce qui brille là-bas dans le voile detulle qui enveloppe la nuit. Il me raconte des étoiles qui brillent, mais quisont mortes il y a des millions d'années. Je lui demande quand elles sontmortes, et qu'est-ce que c'est qu'une étoile morte. Sur les enveloppes, j'écrismon adresse, le numéro, la rue, la ville, le pays, Europe et enfin« terre » en grandes lettres. Dois-je y rajouter« univers »  et peut-être souligner les majuscules d'imprimeriede deux traits, parce que l'univers, c'est tellement plus grand que laterre ? Nous continuons notre promenade à travers le ciel. Verrai-je unjour une étoile filante ou même une comète ?  Il faut de la chance.Peut-être... Je scrute la nuit très haut au-dessus de nous. Nous restons là desheures, parce que c'est si beau et puis parce qu'il y a ces noms qu'ilm'apprend, Bételgeuse, Orion, Altaïr...

Le dimanche,il part tôt le matin creuser la terre à la périphérie de la ville. Il porte degrandes bottes noires en caoutchouc. Je mets des bottes rouges et je le suisdans la rue déserte. Il y a un village gallo-romain enfoui là où on s'apprête àconstruire ce qu'on appellera plus tard des grands ensembles. Ils s'élancerontvers le ciel et les gens qui habitent d'étroites ruelles dans la vieille villeviendront s'y installer. Ils auront le chauffage central et des salles debain.  Mon père creuse le sol. Je creuseavec lui. Nous arrivons bientôt à de grosses pierres blanchâtres. Ces sont  les restes d'une maison. J'essaie de me représenterce qu'elle était, avec son toit, sa porte et ses ouvertures.  Des journées entières, je gratte la terrepoudreuse sous le soleil, gluante et élastique quand il pleut, fascinée par leséclats de poterie qui apparaissent, les épingles en os, les coquilles d'œufs etd'huitres aussi. Parce que les Gallo-romains mangeaient des huîtres, remontéesdans des filets le long des rivières depuis les bords de mer. Les tessons sontnoirs ou ocre rouge. Mon père me dit que ces fragments roux et vernissés, c'estde la poterie sigillée. Je lui demande si on pourrait trouver un vase qui seraitresté intact. Il faut de la chance. Peut-être... Je continue de fouiller le solavec lui, émerveillée  parfois par unclou que ronge la rouille, une pièce de monnaie à côté d'une tirelire cassée...  Des enfants vivaient donc là. Étaient-ce desenfants qui glissaient ces sesterces dans leurs tirelires faites d'une poterieblanche, rugueuse, rudimentaire ? Ou des adultes peut-être ? On nesait pas, on ne saura sans doute jamais... Peu à peu le passé investit lesheures de notre vie, le jour et la nuit. Quand je dors, je rêve que je vis danscette maison, qu'elle est intacte et que ses habitants sont revenus. Je ne peuxdistinguer les traits de ceux qui s'affairent autour de moi, mais ils me sontcurieusement familiers. Des silhouettes furtives dans un lieu habillé par lerêve de ce qu'il fut peut-être, autrefois, il y a très longtemps.

Mon père adécouvert une sculpture en bronze, un jour où j'étais à l'école. Elle estcouverte de vert-de-gris. Le petit visage est fin et bien dessiné. Je ne peuxdétacher mon regard du menton pointu et décidé. Les yeux de métal semblentsonder ce passé perdu et je voudrais les suivre, les accompagner là où ilsvont, très loin au-delà de ce que mon père peut connaître. On ne sait pas.Au-dessus des mèches ondulées, il y a un diadème qui ressemble à un croissant.Alors c'était une reine ? Non, sans doute une déesse.

Au plein del'été, nous allons nager dans laMarne. De longues herbes vertes caressent mes jambes dansl'onde, tandis que ma mère encourage mes premiers mouvements en apesanteur. Larivière, c'est le royaume de ma mère. J'aime son maillot de bain framboise quifait ressortir son teint très clair. Mon père ne se baigne pas. Il préfère sepromener sur les berges, en quête de nouvelles découvertes. Verra-t-il un héroncendré ou reviendra-t-il avec le récit d'un chant d'oiseau qu'il n'a puidentifier ? J'aime la baignade et puis le gazon frais où ma mère amènedes salades de légumes à la provençale, que nous mangeons lorsque les rayons dusoleil s'allongent peu à peu et caressent le sol. Je sais que la nuit seratombée quand nous repartirons dans la Dauphine blanche, mais ce moment flotte pour moiquelque part à un horizon d'éternité.

Ma grand-mèregarde ses trésors dans des boîtes à cigares qui sont rangées dans le tiroir deson buffet. Ses photos sont parfois cartonnées et tout en teintes sépia. Il yen a aussi de petites, en noir et blanc, dont les bordures blanches sontdentelées. Avec le temps, elles se sont recroquevillées. Deviendront-ellescomme les feuilles d'automne, desséchées, ratatinées par les feux del'été ? J'attends toujours le moment où elle en sort une rectangulaire,beaucoup plus grande, avec un groupe d'enfants de l'école primaire. Ce sont depetits garçons qui doivent avoir six ou sept ans, pas plus. Je reconnais parmieux le regard de mon père et je m'étonne chaque fois devant ce visage encoretendre, l'intensité de ces yeux sombres tournés vers l'avenir, la frange decheveux bruns sagement peignés sur le front. Ses petits bras sont croisésdevant lui sur son tablier de vichy.

Les rayons dusoleil s'allongent de manière à peine perceptible. Ils rasent le sol où perlela rosée du soir dans les brins d'herbe dont le vert vire peu à peu vers unbleu changeant, aérien. Le cercle des choses et des êtres se restreint. Il estsoudain plus étroit. Je ne me doutais pas qu'il en serait ainsi, parce qu'il yavait toujours ces lointains où se glissaient les questions restées sansréponse. On ne sait pas. Peut-être...

Et puis leslointains rattrapent nos jours, nous encerclent et nous ne nous y reconnaissonsmême plus. Nous ne sommes pas les acteurs de ces scènes dont nous avons penséqu'elles ne nous concerneraient jamais. Non, ce sont d'autres qui les ontvécues et dont les ombres ont, ici ou là, effacé brusquement les lumières del'été, le temps de la compassion.

Je ne suis pasmoi-même, pas plus que mon père n'est lui-même et ma mère est encore là. Elleest forcément là quelque part dans la maison, où je reviens avec mes souvenirsd'enfant, de femme puis de mère. Elle va se lever et venir chercher sa bellerobe de chambre rouille. Elle va enfiler ses mules qui sont restées posées surle carrelage dans la salle de bain, côte à côte, inséparables. Je ne suis pasmoi-même, pas plus que mon père n'est lui-même et ma mère est là, près de nous.

Mon soufflereste suspendu à ce qui va peut-être se briser un peu plus. Je ne détache plusmes yeux ni mes pensées de celui que je veille nuit et jour à mes côtés. Il n'ya plus de cloison qui me sépare de l'absence qui le dévaste. Aucun sommeil nem'éloigne du bruit de ses pas sur le carrelage de sa chambre, au milieu de lanuit. Muette, j'attends de l'entendre se recoucher, pour être certaine qu'iln'a pas besoin de ma voix ou de ma présence. Le jour, mon être entier n'estplus qu'un regard tourné anxieusement vers sa silhouette qui vacille. Commentfranchir ce désert d'épines ? Peut-on le traverser ?

Les cimes desarbres cernent le ciel autour de nous et la petite route de campagne sinue etgrimpe vers les ronces. Le soir, quand il ne fait plus trop chaud pour lui, jel'emmène marcher sous les étoiles. Il avance si lentement et chaque pas est unevictoire sur les ombres, comme lorsque j'entends le lit craquer dans sachambre, parce qu'il se recouche enfin, triomphant une heure ou deux del'insomnie. Il avance si lentement, appuyé sur la canne qui appartenait à mamère. Nous marchons sous les étoiles. Il me parle de celles qui sont mortes ily a des millions d'années et dont l'éclat scintille quelque part dans le cielau-dessus de nous. Elles sont toujours là, même si elles se sont éteintes. Onne sait pas quand. Tu sais ce que c'est que les années-lumière ?

Nous marchonsdans la nuit. La lune éclaire la chaussée d'une route perdue dans la campagne.Le pré et les chênes semblent baignés d'une lumière bleutée. Il me parle de seslectures, du temps, des origines de l'univers. On ne saura jamais. Comme lesdécimales du nombre p... C'est infini.  Laphoto de classe au fond de la boîte à cigares doit se trouver quelque part dansson bureau. Je revois encore le petit garçon aux bras croisés sur son tablierde vichy. Il a l'air à la fois si fragile et si décidé. Ses yeux sombresregardent loin devant lui.

Octobre 2006

Extrait

 Lecomplet croisé

Dominique Godfard

 Il était venu quoi faire, lecomplet croisé, dans la vie de la petite fille ? Et pourquoi se poser laquestion alors que la réponse s'affichait sur le visage de l'homme ?Sourire figé, comme retenu aux commissures des lèvres par deux épingles ànourrice plantées dans les joues, regard du naufragé qui aperçoit l'île de sesrêves les plus fous à quelques encablures... Il était venu lui prendre samère. 

Et il allaittomber sur un bec. Disparaître à la vitesse des quelques autres qui avaienttrouvé la sortie sans qu'on ait besoin de leur indiquer le chemin.

La mère et lafillette habitaient, il est vrai, un petit deux-pièces : L'une servant à dormiret l'autre à travailler car il fallait bien vivre et, pour une femme qui élèveseule son enfant, des travaux de couture à domicile permettaient d'assurer labecquée quotidienne tout en gardant l'œil sur la petite écolière qui passait leplus clair de son temps à rêvasser « à quand elle serait grande »...Quand elle aurait beaucoup d'argent et que sa mère n'aurait plus besoin detravailler si dur.

L'enfantdemandait parfois :

« - C'estqui mon père ?

-  Tu n'as pas de père », répondait unevoix légèrement exaspérée, comme s'il eût été question d'une évidence.

à l'école, onl'entendait tout autrement pour manier le quolibet. Une ronde grotesque seformait autour de l'enfant tandis que les bourreaux en culottes courtesscandaient en chœur : « Elle est tombée du ciel, elle esttombée... »

Résultat :la fillette saisit que son père ne constituait pas un bon sujet deconversation. Pour sa mère, une simple allusion lui enfonçait une ride sur sonbeau front lisse comme un galet. Pour les autres, l'absent se faisait tare et,comme c'est là que le bât blessait... on s'accordait sur le mot« bâtard » ! Passé ses onze ans, elle avait compris que cethomme, en les abandonnant, sa mère et elle, les avait condamnées. La première àun labeur de bête de somme, et elle, à n'être pas comme les autres. Et qu'onfasse du mal à sa mère, non ! elle ne le pardonnerait jamais...

L'enfant entradans la haine des hommes.

Et puis, unjour, vint le monsieur au complet croisé. Il avait les oreilles décollées. Lafillette ne vit rien d'autre d'un individu qui ne l'intéressait pas le moins dumonde. Sauf qu'il fit montre d'une belle ténacité, s'accrochant aux basques dela mère tel un bon toutou qu'aucune rebuffade n'aurait su décourager.

Lesrendez-vous se multiplièrent et il portait toujours des complets croisés àfines rayures. Beige, gris, marron... Il en a combien ? pensaitdistraitement la petite fille qui, si elle n'éprouvait pas la moindre sympathiepour un spécimen de l'espèce honnie, se divertissait de ses comportementsimbéciles. Ainsi, sa manie de gaffer et de dire à la mère exactement ce qu'ilconvenait de ne pas dire, au moment le plus inopportun.

Bon, à mettreles pieds dans le plat, il hypothéquait ses chances de les introduire dans lepetit deux-pièces de la couturière ! Mais la malice se dissimule derrièred'innocentes façades car, mine de rien, le complet abritait un si fin stratègeque mère et fille déménagèrent leurs pénates chez lui...

Scandale dansla tête de l'enfant qui s'était fait rafler sa mère subrepticement, sans livrercombat ! De cette capitulation indigne, elle décida de ne jamais serelever : dès lors elle observerait sa propre existence de loin, bouclée àdouble tour dans une bulle d'indifférence, dont aucune force au monde nesaurait la déloger. à prendre ses distances avec elle-même, elle mit ensourdine ses joies comme ses émotions. Et, bientôt, sa voix : elleprononçait le strict minimum. Un malheur n'arrivant jamais seul, le ventre desa mère s'arrondissait au fil des mois, mais maintenant tout était égal à lapréadolescente. Même ce sang qui, un jour, coula entre ses jambes.

« Tu asune belle chambre pour toi toute seule », lui disait-on comme si, àl'instant, on venait de la lui offrir... Qui, on ? Le complet croisé devenuofficiellement son beau-père et qu'elle appelait « papa » sur lesrecommandations de la mère. Dans la foulée, celle-ci revint du collège, l'airfort satisfait car elle avait obtenu que le patronyme de son époux soit indexéà celui de sa fille qui se trouva affublée d'un nom double - relié par un tiret- et commençant par un A à cause de cet imbécile de complet croisé.L'horreur ! Car elle se voyait propulsée en tête de liste des appels parordre alphabétique. Pouvait-on changer ainsi son nom sans la consulter ?Question oiseuse d'autant que le couple avait symboliquement trucidé le pèrebiologique : maintenant elle était la fille de « papa » et pointfinal ! 

Cette annexionassombrit encore l'humeur de l'adolescente qui se détendit toutefois lorsquepapa lui offrit un poste transistor. Elle en rêvait et, cette merveille enmains, ses lèvres esquissèrent un sourire de contentement tandis qu'ellesacrifiait à la cérémonie des remerciements sans trop se forcer pour une fois.Elle leva les yeux sur lui : non seulement il avait laissé tomber le« paletot », comme il disait, mais il avait le regard heureux de quivient de gagner le gros lot ! C'est ainsi qu'elle oublia peu à peu lescomplets croisés pour découvrir ce qu'il y avait dedans.

[...]

 

Extrait

 

Mes pairs

Maïssa Bey

 Difficile decommencer. De regarder en arrière. De revenir sur mon enfance.

Difficile deparler de l'absence. Du manque. Parce que, enfant, on ne sait pas trop. On nesait pas trop pourquoi on est différent. Mais c'est là. C'est une évidence. Onne comprend pas les regards, les mots des adultes. Et surtout leurs silences.On ne sait pas quand ça a commencé. Peut-être la nuit où tout a basculé.

Et pourtant.Pourtant l'amour est là. L'amour d'une mère. Présente. Aimante. Agissante, chaquefois qu'il le faut. Chaque fois qu'elle le peut.

Et puis... etpuis il y a la guerre. Temps et lieu où tout s'effondre.

Qui peutregarder la guerre dans les yeux d'un enfant ?

Guerre.Confusion. Peur. Des peurs. De celles qui inscrivent à tout jamais en vousl'incertitude, la défiance, des sursauts du cœur chaque fois que. Des bruits etdes nuits où le ciel est soudain parcouru d'éclairs qui lacèrent les rêves. Desquestions. Une sensation d'inconfort. D'insécurité.

Le père n'estpas là. Il ne sera plus jamais là. C'est une amputation, une douleur qu'on nepeut vraiment situer. C'est dans la tête. Dans le corps. Des larmes ? biensûr. Pas celles du deuil, parce que ça non plus on ne sait pas. Mais cellesqu'on verse quand tout autour de soi semble vous acculer à la solitude, à lacertitude d'une différence. Un peu comme si, un jour apparemment semblable auxautres jours dorés ou bleus de l'enfance, quelque chose s'était brisé, dont onne finira jamais de ramasser les morceaux. Aujourd'hui je dirais l'innocence,l'insouciance. Mais ces mots-là ne sont pas des mots d'enfant. On le vit, toutsimplement. Douloureusement.

La douleur estencore là. Oppressante parfois. Fulgurante. Térébrante.

Les photosdatant de cet après, montrent une petite fille toujours en retrait, lessourcils froncés, le regard droit, dans des postures terriblement révélatricesde ce malaise, de cet inconfort. Je me regarde. Elle était pourtant belle marobe de taffetas à carreaux roses et noirs. Je me souviens du bruissement, dela brillance et de la douceur du tissu. Mes cheveux frisés et indisciplinésmalgré les coups de brosse attentifs de ma mère font une ombre sur mon visage.Mais... est-ce seulement ça ?

Je me regardeet je me souviens. Oui, c'est ça, toujours en retrait.

La solitude.J'aime plus que tout être seule. J'ai besoin de me soustraire à la vie, à lavue des autres.

La fuite,déjà.

Mes frères, masœur sont ensemble. Ils jouent. Ils sont tout entiers dans leurs jeux. Moiaussi je joue parfois. Mais trop souvent avec cette sensation de décalage,comme une gêne, une incapacité à la fois physique et morale. Eux, ils sontensemble avec ou contre les autres, des enfants, des adultes, qui, de temps àautre, leur font une place dans leur monde.

Le partage. Lacomplicité. Les jeux. Les rires. Les courses. Les amitiés à la vie à la mort.Rien de tout cela pour moi. Pourtant, je travaille bien à l'école. Sans tropd'efforts. C'est écrit dans les bulletins : bonne petite élève. Toujourspremière au classement. Mes rédactions sont lues en classe et aux réunions duconseil municipal par l'un des conseillers, le mari de la maîtresse. Je devraisêtre heureuse. Mais, malgré les félicitations de tous, malgré la satisfactionreçue et donnée, seule persiste, quand je revois ces années, une impression degrisaille. Une longue et interminable traînée de brume ou une plage de sablegris où l'on avance, attentif seulement à l'île qui se dessine au loin,derrière les nuages et dont on ne sait si on va l'atteindre un jour.

Les blessures subiesdans l'enfance sont indélébiles. Il y a celles qui sont vivaces, présentes àtout moment, et celles qu'on dénie, qu'on repousse hors de la pensée conscienteparce qu'elles sont de l'ordre de l'intolérable. C'est aujourd'hui un lieucommun que de l'affirmer. Même si on garde suffisamment de forces pour toutsublimer. Même si les mécanismes de défense peuvent subvertir la souffrance. Lavie de Virginia Woolf en est une terrible illustration. 

Vivre avec ça.

Orpheline. Or.Feu. Comme j'aurais aimé pouvoir jouer à ça dans les moments où trop dedétresse me terrassait !

C'est mon pèrequi m'a appris à lire. Je me souviens. Non. Il faut dire les choses autrement.C'est grâce à mon père, instituteur, que j'ai appris à lire. Il en a étélui-même surpris. Ravi. Et fier. Fier surtout. J'avais quatre ans. Précoce,cette petite fille !

Aurais-je pusans lui ?

Et pourquoi nepas se dire simplement : avant de disparaître, il m'a donné l'essentiel.Le souffle vital. Ce souffle indispensable à ma vie. Mission accomplie.

Et depuis,pour déchiffrer le monde, pour tenter d'y trouver une place, des livres. Desmilliers de livres. Des pages et des pages avalées.

C'estl'histoire d'une dévoration, c'est l'histoire d'un désir insatiable. C'estl'histoire d'un mur mot à mot édifié, d'un rempart entre les autres et moi,entre la vie et moi, la vraie vie.

Je me suiscoulée dans des vies d'encre et de papier et me suis laissée happer. Emporter àtout jamais. Une euphorie, au sens premier du terme. Ou mieux encore, l'ivressedes profondeurs. La fabuleuse attraction de l'écriture.

Des histoires.Celles qu'on ne me racontait pas. Celles que je ne vivais pas. Tout ce que jen'avais pas. Tout ce que je n'étais pas. Des petites filles en fleur. Desprinces et des royaumes. Des histoires de fées qui d'un coup de baguettemagique transforment le monde.

Ils sont oùles anges, dis ? Ils sont où ceux qui peuvent tout changer ?

Et si toutesles vies commençaient par il était une fois ? La fois de tous lespossibles. Parce qu'il n'y a pas qu'une seule vie. Il n'y a pas qu'une seuleenfance. Elles sont là, enfermées dans les livres. Il suffit de savoir. Ilsuffit de se laisser capturer. De passer de l'autre côté du miroir.

[...]

Sommaire

 

Devous à nous                                                                                                            

EditoMarie-Noël Arras                                                                                                

Peuplerde noms le silence Maïssa Bey                                                                         

Carte blanche à...  Cécile Oumhani  :                                                                   

Aussiloin que les étoiles                                                                                             

Promenadeà Prague                                                                                                    

Une artiste à Etoiles d'encre :Chantal Roux                                                      

Jecherche à peindre " l'intérieur " des gens, entretien avec M.N.Arras                      

ChantalRoux par Anne Poiré                                                                                        

L'œufunique - extrait de livre                                                                                     

Forum                                                                                                                        

Contedu nom du père Marie-Catherine Mas                                                                  

De vive voix :                                                                                                            

Lesmots et l'amour entretien Ghislaine Nasr- Behja Traversac                                     

Variations sur le père :                                                                                            
Mémoirede père Samira Negrouche                                                                                

Bribesde mon père Marthe Kalifa                                                                                  

Desgâteaux pour papa Olivia Villon                                                                              

L'étrangerMichèle Bayar                                                                                                

Leretour du père Marie-Joëlle Rupp                                                                               

J'aifait la guerre à mon père Marie-LydieJoffre                                                             

DécembreCatherine Rossi                                                                                              

Lafille des deux mondes Rafia Mazari                                                                         

Unepetite âme Geneviève Roch                                                                                     

Monpapa, mon vouvasse Farida Moussaoui                                                                  

Devenirpère Pascale Bulteau                                                                                        

L'enfantinnommé Behja Traversac                                                                                

Completcroisé Dominique Godfard                                                                                

Leprésent avec sa petitesse et sa grandeur SoniaRistic                                                

LamentoCarole Menahem-Lilin                                                                                    

Pourqui fleurit l'amandier Anne Lanta                                                                       

Cejour-là Marie-Noël Arras                                                                                          

Du côté de l'enfance :                                                                                              

J'avaisdouze ans Ourida Nemmiche                                                                               

Mespairs Maïssa Bey                                                                                                      

Journal de mes Algéries en France :Leïla Sebbar                                             

La clé sous la porte :                                                                                                 

OublierKatmandou Andrée Job Querzola                                                                       

Jesuis pleine de signes Comasia Aquaro                                                                         

Entre nous :                                                                                                               

Lettreà Martine Jocelyne Carmichael                                                                             

Martine,notre amie Etoiles d'encre                                                                                

Lettred'amour à mon père Anne Lanta                                                                        

Unesi violente absence Michèle-Alex Blésés                                                                 

PapaGisèle Seymandi                                                                                                     

Moncher papa Michèle Juan I Cortada                                                                          

Ilaurait suffi d'un mot Téma Bey                                                                                  

Outre-mer,vers l'autre père Aïcha Kerfah                                                                    

Ilfaut que je te dise Dalila Nadjem                                                                              

À livresouverts :                                                                                                     
Lanotion du père, géniteur et inspirateur NassiraBelloula                                           

Pèresen textes - Médias et Littérature sous la dir. de C. C. Achour                             

Lesmardis littéraires par Dominique Godfard                                                                

Célébrationsintimes de S. L. Crohem par DominiqueGodfard                                      

Laseule vérité par Rafik Darragi                                                                                  

Nouvellesparutions                                                                                                    

Partages :                                                                                                                   

Atelierd'Ecriture à Sidi-Bel-Abbès                                                                             

Impressionsd'un passant blasé                                                                                    

Échanges                                                                                                                     

Biographies :                                                                                                             

Poèmes : Les poèmes des entrées de rubrique ainsi que ceuxqui ne sont pas signalés dans ce sommaire sont tous de Monique Fois

Illustrations : Chantal Roux ; Marie-Lydie Joffre ; SébastienPignon ; Emmanuel Letellier ; Angela Biancofiore ; photos : collectionsprivées.

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A propos

Chèvre-Feuille étoilée est une édition française à vocation méditerranéenne à sa naissance, elle s'inscrit désormais dans le monde. Elle essaie de diffuser ses ouvrages ailleurs qu'en France. Elle est depuis le début diffusée en Algérie. Notre projet est de la porter dans d'autres pays, et d'autres continents où elle a déjà mis le pied...


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