Autant le dire tout de suite, j'ai été charmée par l'écriture de Christine Détrez. Ce Rien sur ma mère raconte la difficulté de « faire des branches quand on n'a pas eu de racines », avec beaucoup de pudeur et d'intelligence.
Lise,la narratrice, vient de donner naissance à une petite Elsa. Mais ce quipourrait être simple pour tant d'autres, est tout sauf évident pourelle. Alors Lise se confie à Elsa : elle lui raconte ses doutes, sesinterrogations, ses peurs, et sa mère... du moins ce qu'elle en sait.
Lise a perdu sa mère très jeune. Perdue, oubliée, disparue, effacée,cette mère qui lui a donné la vie et qui est partie trop tôt; tellementtôt que Lise n'ayant pas eu le temps de se forger de souvenirs, ne peutque se raccrocher à la mémoire des autres. Mais autour d'elle, tous setaisent, son père en particulier qui ne dira jamais un mot sur lescirconstances de la mort ; mêmes les albums photos ne portent pas tracedu passage de sa mère qui était derrière l'objectif. Alors Lise granditsans poser de questions, malgré l'absence et le vide qui l'envahissentpeu à peu.
Tout change avec l'arrivée d'Elsa : pour sa fille, pour ne pasreproduire les schémas, Lise remonte le fil de son histoire, tente decomprendre, de se comprendre pour pouvoir enfin s'autoriser à être mèreà son tour. Ce qu'elle ne peut vérifier, elle l'invente, le fantasme,mais sans aucune complaisance. Dès qu'il lui semble basculer dans unemièvrerie collante, elle se reprend, s'engueule et corrige le tir.Pourtant Lise n'a pas manqué d'amour, elle a eu une deuxième maman,aimante et dévouée, mais cela ne suffit pas, ne suffira jamais...L'adulte qu'elle est devenue aujourd'hui, plus âgée que ne l'a jamaisété sa propre mère, réalise qu'elle n'a aucun repère et que nombre deces actes d'adolescente et jeune adulte ont été dictés par cettecarence.
Christine Détrez a une écriture délicieuse. Avec une simplicitédéconcertante, sans jamais céder à la facilité, elle nous parle de nosracines, de nos constructions internes, des ravages des non-dits maissurtout de notre capacité à changer la donne, à créer à nouveau. Ellemêle et entremêle son récit de réflexions sur le corps, et montre àquel point celui-ci parle pour nous. Pour Lise, ce sera le vertige dela danse et son exigence terrible : le corps qui souffre, craque etn'est plus que douleur ; douleur physique, pour oublier l'autre, plusgrande et insondable.
Malgré le sujet et la profondeur du propos, Christine Détrez nesombre jamais dans le pathos. Bien au contraire, elle réussit cetalliage rare d'une écriture aérienne et puissante à la fois. Parcertains aspects (la danse, les rapport à la mère et l'écriturecharnelle) ce roman m'a fait penser à Laver les ombres de Jeanne Benameur ; mais c'est une variation très différente àlaquelle nous invite Christine Détrez : ici point de secret terrible,mais la banalité du silence et de l'absence. Et pourtant, malgré unsujet apparemment visité et revisité, Rien sur ma mère est un récit singulier et poignant.
L'écrin est parfois trompeur : avec cette couverture rose bonbon, onpourrait s'attendre à une histoire gentiment mièvre pour fillettes quirêvent de devenir petits rats de l'opéra, or le parfum contenu dans ceflacon est troublant et bouleversant. Une très belle découverte, etj'espère que Christine Détrez, dont c'est le premier roman, nes'arrêtera pas en si bon chemin.
Le vertige du silence - Véronick Bournel- L'abeille- 24 juillet 2009
Le vertige du silence - Vosges matin - 21 mai 2009
Fanon- Le soir d'Algérie - 21 mai 2009
Ma mère - Culture et Société- 10 avril 2009
Ma mère - Le soir d'Algérie - 5 février 2009
Quoi qu'on en dise : Le Petit bard, Le Midi Libre - 22 janvier 2009
Entière blog la plume francophone , Virginie Brinker _ juillet 2008
« Un sourire nouveau sur un corps acceptable, le mien »
Par Virginie Brinker
Les Editions Chèvre-feuille étoilée ont publié en mars 2008 Entière ou la réparation de l'excision de Marie-Noëlle Arras. Ce court ouvrage très dense, riche et documenté, se veut explicatif et informatif avant tout, mais il comporte aussi des témoignages et une nouvelle. Il aborde l'excision sous des angles très
différents, notamment via la parole des médecins, le témoignage des victimes, la perspective psychologique et la dimension juridique.
Le témoignage de Mahoua Kone, une femme originaire de Côte d'Ivoire, décrivant ses souffrances et son rejet total de sa mère, complice du crime, est particulièrement percutant.
Le principal objectif du livre étant de faire connaître au plus grand nombre l'excision et surtout les moyens de la « réparer », c'est dans cet esprit que nous retiendrons ici quelques informations importantes[1].
L'excision, pourquoi ?
L'excision touche encore aujourd'hui 130 millions de femmes à travers le monde. Un tiers des femmes africaines subsahariennes est excisé, mais la situation varie fortement d'un pays à l'autre (20% au Sénégal, 90% au Soudan). L'ethnie Mandé (Mali, Sénégal, Mauritanie, sud du Sahara) est toutefois très concernée. En Egypte, neuf femmes sur dix le sont alors que la loi l'interdit depuis 1997. Mais les témoignages recueillis en France par le Dr Michèle Wilish nous rappellent que ce phénomène ne nous est pas étranger : « Elles sont issues de tous les horizons sociaux, de France ou d'Afrique, elles sont modernes ou traditionnelles, elles ont tous les âges (de 18 à 65 ans)[2]». On estime que 53 000 fillettes et adolescentes vivant en France ont été mutilées ou sont menacées de l'être.
L'ouvrage répertorie un certain nombre d'explications avancées par les tenants de l'excision : des raisons psycho-sexuelles (afin de priver la femme de désir pour préserver sa virginité avant le mariage et sa fidélité une fois mariée, accroître le plaisir masculin) ; des raisons sociologiques (identification avec l'héritage culturel, rite initiatique, intégration sociale) ; raisons d'hygiènes et d'esthétique (les organes génitaux de la femmes passant pour être sales et inesthétiques) ; des raisons mythiques (accroissement de la fécondation et promotion de la survie de l'enfant) ; raisons religieuses (alors que la pratique de l'excision est antérieure à l'avènement de la religion musulmane, certaines communautés musulmanes croient en toute bonne foi que l'excision fait partie des prescriptions de l'Islam).
Les conséquences de l'excision
L'excision recouvre des pratiques plus ou moins mutilantes (la sunna, la clitoridectomie et l'infibulation[3]) mais toutes traumatisantes et dangereuses. Il ne faut pas, en effet, perdre de vue que 5 à 15% des petites filles meurent des suites de l'excision, selon l'OMS.
Le Dr Pierre Foldes, dans la préface de l'ouvrage, rappelle que la mutilation sexuelle féminine « atteint l'intégrité féminine et touche tous les aspects de la vie de la femme[4] », aggravant considérablement le pronostic obstétrical, affectant la vie sexuelle et le fonctionnement du couple, et modifiant l'image corporelle ainsi que l'intégrité physique et morale.
Par conséquent, l'excision relève en France de la cour d'assises. Depuis 2006, un nouvel article de loi étend l'application de la législation française en la matière aux mineures de nationalité étrangère résidant habituellement en France et victimes à l'étranger d'une mutilation sexuelle.
La réparation
Un acte chirurgical, pour lequel le Dr Pierre Foldes est très connu (ayant opéré 2500 femmes dont 2300 en France) permet aujourd'hui de réparer la mutilation. L'ouvrage en précise le protocole et le détail. Cet acte est remboursé en France à 100% depuis 2004. Même si l'ouvrage précise qu'un accompagnement psychologique est nécessaire, cette opération est toutefois qualifiée de miracle, témoignages à l'appui :
« Maintenant, je n'ai plus de problème. C'est comme une ouverture dans ma tête et dans mon corps[5] », nous dit Mahoua Kone.
Entière insiste enfin sur un point capital : la nécessaire formation des médecins français en la matière et rappelle que les professionnels de santé qui ne signaleraient pas la réalité d'une excision ou le risque encouru par une enfant risquent une amende de 15 000 euros et un an d'emprisonnement ferme, la prévention étant un des seuls moyens de lutter contre ce fléau.
Adresses utiles
- Association « Soutien aux excisées » fondée par Mahoua Kone :
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- GAMS (Groupe de femmes pour l'Abolition des Mutilations Sexuelles et autres pratiques affectant la santé des femmes et des enfants) : http://pagesperso-orange.fr/associationgams/
[1] Marie-Noëlle Arras, Entière ou la réparation de l'excision, Editions Chèvre-feuille étoilée, collection « D'un espace, l'autre », 2008. Ces informations sont essentiellement issues de la section « En savoir plus » (p. 81-115).
Leïla Sebbar:Mon père, textes inédits recueillis par Leïla Sebbar, Montpellier, Éditions Chèvre-feuille étoilée, 2007, 348 p., ill.
Des femmes écrivains, 31 exactement, ont été invitées par Leïla Sebbar, auteur en particulier, parmi de nombreuses œuvres, de Je ne parle pas la langue de mon père (2003), et Mes Algéries en France (2004), à donner en un court récit le portrait de leur père. Toutes sont viscéralement liées au Maghreb : Tunisie, Maroc, Algérie surtout. Aucun texte qui ne porte la douleur du conflit entre l'Algérie et la France, aucun qui n'associe la patrie au père ; lien qui est d'autant plus douloureux que bien souvent la patrie est perdue et le père mort.
Si on donne au mot « tombeau » sa signification littéraire, ce recueil est bien un « tombeau » qui célèbre la place imminente du père, qu'il soit musulman, juif, chrétien, laïc. Si celui-ci peut être parfois despotique, il est celui le plus souvent qui a accordé « un soutien inébranlable » ou du moins donné à sa fille le sentiment d'être un être humain à part entière, dans des sociétés où c'est d'ordinaire le fils qui est privilégié. La voix du père s'est tue, disent-elles, mais le père, de son vivant déjà, était silencieux, mystérieux même : « La solitude de mon père est insondable », dit Annie Cohen, « Il était l'homme qui ne nous parlait pas », dit Tassadit Imache ; c'est encore celui dont on écoute le matin « une mélodie orientale chantonnée » dont on ne comprend pas les mots (Leïla Sebbar). Mais ces hommes qui ont souvent soupiré, pour détourner les questions : « c'est trop long. Trop long à dire, ma fille » (Zahia Rahmani), dont les filles ont hérité du tourment du déracinement, sont à la source de leur vocation et toutes, elles disent que l'écriture les a sauvées : « J'ai écrit. Les cris se sont tus » (Clémence Boulouque), « L'écriture, c'est mon sol » (Madeleine Laïk). Pour toutes, écrire, c'est rendre justice, se libérer, exister.
Ces récits sont ancrés dans une réalité historique et géographique, dans une recherche du salut ; nous sommes tous concernés. Et le lecteur que nous sommes, même s'il n'a pas, gravé dans sa chair et son cœur, la marque de tels évènements, est tenté de fermer le livre après chaque chapitre pour le reprendre un peu plus tard parce que, chaque fois, il se demande : « Et moi ? De mon père, qu'écrirais-je ? », parce qu'il sent qu'il n'y a pas d'autobiographie qui puisse contourner cette interrogation et que chercher à y répondre plonge dans une profonde rêverie.
Françoise Lott, juin 2008
Entière de Marie-Noël Arras, Chronique de Djillali Bencheikh- Radio Orient 24 mai 2008
Radio Orient : La réparation de l'excision par Djillali Bencheikh
Parmi les blessures aussi bien physiques que psychologiques subies par de nombreuses femmes à travers le monde l'excision représente encore un traumatisme trop souvent méconnu.
Le phénomène n'est pas limité aux lointaines contrées du Tiers Monde notamment africaines.
En France le problème pourrait concerner plus de soixante mille fillettes nous apprend Marie-Noël Arras dans son petit ouvrage au format mini guide de survie, publié aux Ed. Chèvre-feuille étoilée.
Le titre est à la hauteur de la problématique posée :
Entière ou La réparation de l'excision.
Car il s'agit bien là de réparer, de recoudre et surtout de reconstruire fibre après fibre les éléments d'un être déchiré mentalement et physiquement.
L'auteur fait d'ailleurs intervenir le docteur Pierre Foldes qui dans sa préface parle d'écoute et de main tendue.
Après un long retour des pratiques à travers le temps et l'espace le praticien en arrive à la situation actuelle : L'excision et les mutilations sexuelles féminines perdurent dans des niches ethniques et rejoignent les crimes non dénoncés comme le viol ou l'esclavage. Heureusement, nuance-t-il, depuis quelques décennies des prises de parole courageuses et des initiatives citoyennes ont commencé à faire émerger un mouvement de refus.
Le docteur cite l'exemple de femmes en Afrique sub-saharienne qui ont récemment désigné leur sexe mutilé et accepté de parler de leur souffrance.
Ces mutilations peuvent désormais être réparées : 2500 interventions ont été menées précise le docteur avec un taux de réussite de 80 pour cent. Le processus de récupération est mené grâce à un travail d'accompagnement sexologique.
L'excision touche environ 130 millions de femmes à travers le monde déplore Marie-Noël Arras qui publie les témoignages de personnes qu'elle a rencontrées.
Déplorer, dénoncer, oui mais il faut passer d'urgence au stade de la réparation. C'est là qu'elle découvre le livre chez Albin Michel du docteur Pierre Foldes.
Premier témoignage celui de Mahoua Kone. Devant les questions pressantes de Marie-Noël Arras qui touchent bien sûr au plus intime de l'écorchure elle hésite puis raconte le complot familial qui la fait se retrouver derrière un enclos en compagnie de plusieurs autres filles. Ce qu'elle regrette le plus c'est le comportement et la complicité passive de sa mère. Elle a participé à la conjuration sans la prévenir elle qui jusque là lui donnait de précieux conseils dans toutes les circonstances de la vie.
Et si, grâce à l'opération du docteur Foldes elle a récupéré son intégrité physique, elle n'a jamais pu dépasser cette trahison primale venue de la famille et surtout de celle qui incarne le lieu géométrique de la tendresse, la mère.
En fin d'ouvrage l'auteur propose un digest de ce que prévoient les lois en la matière et informe sur les hommes et les femmes qui sont à l'écoute des femmes mutilées.
Entière de Marie-Noël Arras, La Gazette - 8 mai 2008
La Gazette- mercredi 8 mai 2008
Il faut le dire haut et fort : on peut réparer l'excision, cette mutilation rituelle du clitoris encouragée par certaines cultures africaines. La Montpelliéraine Marie-Noël Arras fait le point sur la technique chirurgicale développée par l'urologue Pierre Foldes à St Germain-en-Laye. À travers des témoignages elle raconte le ressenti des femmes avant pendant et après l'opération. Le thème n'est pas anecdotique : l'excision, même si elle est interdite sur le territoire français, concerne 60 000 fillettes dans l'hexagone. Outre la région parisienne, les hôpitaux de Nantes, Angers, Marseille, Rouen et Poitiers sont en train de mettre en place des unités d'intervention. Entière ou La réparation de l'excision, Marie-Noël Arras, 127p. 6€ Ed Chèvre-feuille étoilée
Filiations dangereuses de Karima Berger, Prix Alain Fournier, Berry républicain
Berry républicain - Lundi 19 mai 2008-05-19
Karima Berger, lauréate du vingt-troisième prix Alain-Fournier
SENSIBILITE. Karima Berger a dit de belles choses sur Alain Fournier.
« Cette présence de l'étranger en nous et dans la société, cette ouverture vers l'ailleurs, c'est mon filon, c'est mon or à moi » a défini, avec un grand sens de l'à propos Karima Berger, samedi soir à la Cité de l'or.
En recevant le vingt troisième prix Alain-Fournier des mains du marie Thierry Vinçon, la lauréate a évoqué sa « découverte d'Alain Fournier, adolescente en Algérie. Les verts paysages du Berry (me) semblaient irréels » Filiations dangereuses c'est une double quête obstinée du père et des racines. De part et d'autres de la Méditerranée. Philippe Albou, secrétaire général du prix Alain Fournier, a donné une idée de la subtile écriture de la lauréate en en lisant un passage. Thierry Vinçon s'est plu à souligner la portée géopolitique d'un tel roman, qui est bien de son temps : « Celui du dialogue méditerranéen. Beaucoup de classe, chez Karima Berger, à l'heure des remerciements. Elle travaille dans une tour de la défense « Mais ça ne m'inspire pas » a-t-elle confié avec humour.
Filiations dangereuses de Karima Berger, Prix Alain Fournier, Nlle république du Centre-Ouest
Nouvelle république du Centre-Ouest -Lundi 19 mai 2008
« Un aiguillon qui va me pousser à aller encore plus loin. »
« Je reviendrai. Il y a une fidélité qui s’est installée » En remettant le 23e pris Alain-Fournier, le jury a fait plus d’une heureuse. « Ce que je retiens c’est l’encouragement. L’impression qu’on me disait : « Karima, il faut que tu y ailles. » Ca ne veut pas dire que je ne doute plus, mais qu’il me faut aller plus encore à l’écriture, y consacrer plus de temps... » Son histoire d’amour sur fond de quête du père entre France et Maghreb a séduit le jury. Et la « Rencontre de l’étranger » contée par Karima berger a charmé. « Je suis née en Algérie et mes parents vivent toujours là-bas. Je suis en France depuis 1975 et cette double culture je ne la considère pas comme une difficulté mais comme une richesse. Ce livre c’est aussi un peu mon histoire personnelle car même quand j’étais là-bas, j’avais déjà le sentiment d’être mariée aussi à un monde extérieur. »La littérature n’a fait qu’ouvrir un peu plus cette grille vers le monde extérieur et attiser la curiosité de Karima pour « l’étranger »comme Le Grand Meaulnes avait ouvert les portes du Berry, alors qu’elle le lisait sous le Soleil et les palmiers. « C’est Alain Fournier le premier, qui a ouvert ses portes de l’imaginaire du Berry. Quand je lisais, je devais imaginer ce territoire que je ne connaissais pas. Mon livre s’appelle Filiations dangereuses et avec ce prix et la cérémonie de samedi soir, j’ai l’impression que cette filiation avec Alain-Fournier et mon travail mon ouverture s’est amplifiée »
Pour la petite maison d’édition héraultaise Chèvre-feuille étoilée née en Janvier 2000 et centrée sur les auteures méditerranéennes, ce prix est aussi un formidable espoir. C’est un grand encouragement, expliquait sa directrice Behja Traversac. Et cela veut dire aussi qu’on peut publier des œuvres sur la fraternité et la relation avec l’autre et avec l’étranger. »
Karima Beger a fini sa soirée samedi à l’école du Grand-Meaulnes à Epineuil
Le vertige du silence de Véronick Bournel, St Maur magazine, le 12 /11/07
Rarement à St Maur, nous avons eu l'occasion de vous parler d'un livre tiré d'un vécu. L'auteur n'a pas hésité à raconter cette traversée que fut le parcours de sa maladie jusqu'à la guérison. Poèmes et proses alternent avec des photos qu'elle a prises il ya longtemps. Elle n'a pas hésité non plus à se mettre en scène pour retrouver les différents stades de sa maladie. C'est alors que le photographe Pascal Revellin s'est fait complice afin de renouer avec justesse avec la vérité de l'auteur. Véronick Bournel ne triche pas avec les mots. C'est à la fois sans voyeurisme et sans tabou qu'elle exprime les phases psychologiques qui ont mis à nu sa sincérité et ce don aussi pour la profondeur de l'introspection. Un livre entre témoignage et descente au fond de soi. Dans chaque texte l'on devine comme une pureté intouchable encore plus subtile que l'espoir. C'est très beau parce que sincère et dérangeant. Un livre rare qui nous intériorise et nous invite à nous regarder tel que nous sommes dans le miroir de cet intime que l'on veut éviter trop souvent comme si l'on avait peur d'une confrontation. Et puis il y a cette maladie que l'auteur ne nomme pas et qui fait partie de nos peurs collectives. Voilà pourquoi ce livre est si beau, l'auteur a su intuitivement lier le texte à des photos qui, à elles seules, valent l'achat du livre. Quant aux textes, ils sont d'une rare intensité et permettent à chacun de puiser en fonction de son vécu et même (et c'est là le tour de force) de ce qu'il n'a pas vécu.
Filiations dangereuses de Karima Berger, par Annie Forest-Abou Mansour mars 2008
Filiations dangereuses de Karima Berger donne à lire une mise en abyme familiale où trois «je » s'expriment : ceux de Pierre, de Mahmoud et de Driss. Le lecteur ne sait pas d'emblée qui parle dans cette quête répétée du père, des origines, du nom - concrétion de l'essence - et de soi-même. Le même scénario se renouvelle et s'inverse allant d'échecs paternels répétés en rencontres impossibles entre un père et son fils. Mahmoud « dispar(aît) un jour, sans prévenir » pour « retrouver les siens au Maroc », laissant Martine seule avec son « rêve éveillé qu'elle veut poursuivre alors même qu'elle s'est éveillée depuis longtemps ». Pierre s'embarque vers le Sud avec Nadjîa, femme d'un ailleurs méditerranéen, qui lui « ouvre les portes d'un monde inconnu » et lui rappelle ce père, lui aussi, inconnu et rêvé. Driss, « enfant étrange, ni d'ici ni de là, qui n'(est) pas un parfait Arabe mais qui parl(e) un arabe parfait » remonte vers le Nord avec Susan, la Londonienne. L'image de la spirale et de l'enfermement s'impose d'emblée et entraîne le lecteur dans un vertige sans fin. Le temps devient cyclique : un enfant naît et grandit sans père. Puis tout recommence. On est dans le cercle infernal de l'enfermement, de la répétition.
Les points de jonction entre Pierre, Mahmoud et Driss sont la langue et la femme : la langue arabe du carnet, investi d'une immense valeur - ce carnet, susceptible de révéler l'identité et dont la traduction est promesse de vérité -, puis celle de Nadjîa, la traductrice ; la prononciation pleine de volupté de Martine et celle très douce de Susan. La connaissance de la langue est le premier pont entre deux civilisations permettant d'entrer dans le monde magique et secret de l'autre : « elle ne connaissait pas son pays mais elle savait dire son nom, elle avait compris que c'était aussi efficace qu'occuper un territoire ».
Avec la langue, la femme permet l'entrée, mais pas l'intégration totale, dans un monde autre, aux moeurs et aux coutumes différentes. Emmené avec Pierre à Médéa, le lecteur assiste alors à la confrontation de deux cultures. Pierre essaie de retrouver et d'assumer son identité mutilée en adoptant une autre religion. Mais il reste le « roumi » pour la famille de Nadjîa, la femme libre et forte. Karima Berger dévoile alors les non-dits, tout ce qui est caché au monde occidental : le refus d'un mari chrétien, l'hypocrisie des virginités refaites, « les saintes nitouches qui vous enveloppent de leur sensualité »... Puis l'apparente harmonie vole en éclat avec la circoncision imposée à Driss, ce lien mystique entre les êtres : « acte sauvage et pur, grégaire, accompli par tous, un acte qui exige de meurtrir pour mieux sceller la communauté, de saigner pour mieux témoigner de sa vitalité et assurer la survie de la horde ». C'est l'élément catalyseur : furieux, Pierre dont « le bonheur (est) fauché d'un coup, par une lame froide et haineuse » s'enfuit, abandonnant à son tour la femme aimée et l'enfant, « lui qui a rêvé de père, voilà qu'on lui vole son fils, à son tour, il ne sera pas père ». La boucle est bouclée.
Avec une grande maîtrise et une écriture mêlant violence et douceur, réalisme et poésie, Karima Berger conduit le lecteur dans les méandres d'un discours multiple, à la fois témoignage sociologique et objet littéraire.
Annie Forest-Abou Mansour (mars 2008)
Filiations dangereuses de Karima Berger, L'Hérault du jour du 01/12/2007
Les éditions montpelliéraines Chèvre feuille étoilée publient le
troisième roman de Karima Berger : Filiations dangereuses.
Filiation, paternité, identité, langue, amour hors frontières... Le troisième livre de Karima Berger aborde la question de l'origine dans ce qu'elle peut avoir de vénéneux. Il y a dans Filiations dangereuses quelque chose de Laclos. Mais c'est aussi un roman de femme qui ouvre un champ poétique entre des mondes antagonistes.
Le récit conte la quête obstinée et obsédante d'un père perdu. Celui de Pierre, qui rencontre Nadj, une femme venue d'un monde dont il ignore tout. Pierre confie son destin dans l'espoir de trouver des bribes de révélation sur sa filiation, qu'il croit contenues dans le carnet de ce père présumé. Nadj entreprend la traduction du journal intime écrit en arabe. A travers la langue et l'histoire, se tisse une relation ambiguë entre les deux personnages. L'échange s'alourdit d'une dépendance insaisissable qui lie Nadj et Pierre à leur passé. L'attrait d'une possible délivrance prend le dessus sur les plaisirs de la chair. « Cette femme l'attire dans un gouffre très doux, très noir, silencieux, une forme d'éternité, il entre en elle plein de craintes, comme s'il forçait les portes d'un destin qui ne lui appartenait pas ». Nadj, la traductrice cultivée qui a échappé à la tradition en défiant l'autorité de son clan, entraînera l'homme nu de ses origines, « dépouillé de ses méconnaissances », sur la rive algérienne. En répondant à l'appel de Médéa, Pierre passe les frontières invisibles, « la traversée de la mer lui a lavé les yeux », et s'engage dans un voyage voluptueux qui se refermera comme un piège.
L'atmosphère oscille entre le velours charnel et sucré et la tension extrême des sens. Karima Berger nous entraîne dans un voyage qui taille au rasoir. Entre plaisir et cruauté, les réalités se superposent comme des couches de mémoire silencieuse. Un récit chargé d'émotion, d'une rare intensité.
Jean-Marie DINH photo DR
« Amours rebelles » de Behja Traversac, quotidien algérien Horizons le 11/12/2007
«AMOURS REBELLES» DE BEHJA TRAVERSAC
Le mariage interculturel ou le déni familial Fruit de rencontres avec d'autres femmes comme elle ayant contracté un mariage avec un non-musulman, l'essai de Behja Traversac «Amours rebelles» apporte un regard nouveau sur celles qui ont par amour choisi de casser les tabous. L'ouvrage se veut la voix féminine de personnes qui ont bravé autant le refus des familles respectives que le déni de la société ancrée dans le conservatisme religieux. Ce sont quatorze femmes dont le parcours de vie a fini par se croiser dans le livre «Amours rebelles». Les mariages interculturels, pour ne pas dire mixtes ont généré des fractures familiales, et avec tout ce qui véhicule le passé et les souvenirs. Ces bris qui laissent des stigmates tout au long de l'existence de celles qui les ont contractés restent dominants sans pour cela altérer l'amour parental, fraternel et celui lié au pays natal. Le titre de l'essai est déjà éloquent en lui-même, c'est par amour que ces anonymes ont bouleversé la vision de «la fille» dans la cellule familiale musulmane, pratiquante ou non. Dès l'épanouissement de leur relation, elles ont décidé de transgresser les rites, la tradition, loi implacable, et la parole divine. Elles sont devenues, affirment-elles, de par ces deux continents différents par la religion, les us, les habitudes et auxquelles elles appartiennent désormais à travers leurs enfants «des espaces de l'hospitalité des cultures, des langues, des territoires symboliques» (Behja Traversac) Quelle est la part du sacrifice de l'un et l'autre dans les ménages et couples interculturels ? Quelle sera la religion de l'enfant né de cette union ? Comment concevoir que pour les siens on a perdu son âme pour avoir épousé un non-musulman ? Autant de questions ayant fait table rase des interdits de la parole, du comportement et des différents aspects de l'héritage ancestral. Celles qui ont permis d'écrire ce livre à Behja Traversac ont répondu pour la plupart d'entre elles comme étant la passerelle entre les deux rives de la Méditerranée, entre deux civilisations. A travers leurs réponses on sent que le concept musulman et le concept occidental ont été dépassés. Il ne reste que les relations sentimentales. Pourtant, Amel, catégorique, ne peut concevoir vivre autrement qu'avec un Algérien. Les traditions ancestrales demeurent pour elle telle une assurance-vie, dans le sens où elles la sécurisent dans son moi profond. De même en est-il pour Myriam, elle-même fruit d'une union entre un Algérien et une Allemande chrétienne pratiquante. Les couples mixtes ne l'ont pas empêchée d'être autre qu'une «Algérienne à 100% !» et de choisir comme compagnon un Algérien. Le problème est identique pour les Marocaines et Tunisiennes issues de familles traditionnelles qui séparent les mutations du monde de la religion. Leïla N. Haut
ENTRETIEN AVEC BEHJA TRAVERSAC, AUTEUR DE « AMOURS REBELLES » (ESSAI SUR LES UNIIONS INTERCULTURELLES.)
«S'aimer soi-même comme un étranger»*
L.N. Les éditions Chèvre Feuille Etoilée ont acquis leur place dans le paysage éditorial en Algérie et auprès des lecteurs algériens, il en est autrement de vous, Behja Traverssac, voulez-vous vous présenter ?
B.T. Je suis co-fondatrice des éditions Chèvre Feuille Etoilée et j’en suis la présidente depuis leur création à Montpellier en janvier 2000. Je suis sociologue de formation, j’ai été longtemps cadre dans une entreprise publique algérienne. Je me suis installée à Montpellier en 1991 pour des raisons familiales. J’écris dans la revue Etoiles d’Encre que publient nos éditions et dont je suis co-rédactrice en chef avec Maïssa Bey et Marie-Noël Arras. J’ai publié deux ouvrages : La graine et l’eau aux éditions Le ventre et l’œil et Amours rebelles aux éditions Chèvre Feuille Etoilée. Le travail que je consacre à la maison d’édition et le travail éditorial que j’y accomplis ne m’ont pas permis de publier davantage, sauf des nouvelles ou des articles. On ne peut pas tout faire… Je voudrais souligner que ce n’est pas un travail à trois, c’est un travail que nous pouvons mener grâce à la compétence et au dévouement sans faille de notre permanente, Edith Hadri que je tiens à remercier ici.
L.N.Amours rebelles est votre premier ouvrage, par quoi vous a-t-il été inspiré ?B.T. Amours rebelles est mon second ouvrage après La graine et l’eau. Il m’a été inspiré par plusieurs choses dont je ne citerai que trois qui me paraissent fondamentales : d’abord la liberté pour chaque homme et chaque femme de choisir son destin personnel sans que la société ou les idéologies, quelles qu’elles soient, y interfèrent ; pour moi toute interférence dans le choix de la personne avec laquelle on doit vivre est une violence. Ensuite parce qu’on m’a toujours appris que la plus grande hospitalité – à tous les sens de ce terme et il en a beaucoup – devait être réservée à l’étranger. Je crois d’ailleurs que c’est l’une des grandes valeurs de l’islam. Un étranger n’est pas forcément un ennemi.C’est un homme ou une femme venus d’ailleurs qui, en aimant une femme ou un homme du pays d’accueil, aime à travers cette femme ou cet homme ce pays. Il me revient cette phrase magnifique d’un psychanalyste et écrivain qui disait en sous-titre de son livre : "S’aimer soi-même comme un étranger. " Aimer l’Autre en soi.C’est toute la question de l’altérité qui est contenue dans cette phrase. Et enfin, les hommes au Maghreb ont la liberté d’épouser une non musulmane sans que cela provoque le rejet social. Alors, pourquoi pas les femmes ? A moins que les hommes et les femmes ne soient pas égaux en droits et devoirs.
L.N. Dans votre ouvrage, il est relevé que les familles musulmanes acceptent généralement très mal le mariage avec un non musulman, mais vous n'avez pas parlé des familles européennes quant à l'inverse de la chose ?
B.T. Le cœur de l’ouvrage, vous l’aurez compris, concerne les femmes au Maghreb. C’est la question centrale de l’ouvrage. On peut bien sûr se poser la question sur ce qui se passe en Europe lorsqu’une Européenne épouse un Maghrébin musulman. Cependant, ce n’est pas le thème que j’ai choisi.Si vous lisez attentivement ce livre vous constaterez deux choses : c’est que j’ai clairement situé mon terrain de réflexion et que j’ai laissé l’entière liberté à mes interlocutrices de dire les choses comme elles le sentent sans jamais intervenir dans leurs témoignages. Vous verrez ainsi que Zoulikha, le plus poignant de ces témoignages, met en cause ses beaux-parents non musulmans. Il ne s’agissait pas, pour moi, comme je le dis en introduction, de balayer tout le spectre de l’interculturalité ici et là-bas, c’est bien trop vaste, mais simplement de témoigner de ce qui se vit à la fois de subjectif et de structurel quant à l’exogamie et surtout… à l’endogamie… dans les sociétés du Maghreb. L.N. Où s'arrêtent les concessions dans les mariages interculturels ?
B.T. J’avoue que je ne comprends pas trop cette question. Les concessions de qui envers qui ? Pour moi, une femme est une citoyenne, point. Sa vie privée ne regarde personne qu’elle-même. En quoi son engagement personnel concerne-t-il le reste de la société ? Je pense que parler de concessions c’est déjà admettre qu’il y a des frontières à ne pas franchir… pour les femmes… essentiellement…
L.N. Où se situe l'interculturalité pour les enfants issus de couples mixtes ?
B.T. Mais les enfants de couples mixtes sont de facto dans l’interculturalité. Ils sont issus d’une union interculturelle. Il résonne en eux l’universelle musique qui réunit en soi le monde. Consciemment ou non, ils savent que toutes les cultures sont composites, enchevêtrées depuis la nuit des temps et qu’ils se déplacent, eux, aux intersections des cultures de l’humanité. Si vous étudiez l’histoire de l’Algérie (et du Maghreb et du Machrek) et que vous vous arrêtez un instant au seuil de toutes les cultures qui s’y sont mêlées depuis les Phéniciens, nos interrogations d’aujourd’hui paraissent bien dérisoires… face à l’Histoire lourde qui structure ces sociétés…
L.N. Votre essai est édifiant quant à l'apport de ces femmes ayant bravé les interdits, mais il reste comme un goût d'inachevé du fait de l'absence de l'opinion des conjoints.
B.T. Vous savez, quand on construit un livre, surtout un livre qui a une résonance sociologique, on choisit le terrain sur lequel on va travailler. Mon projet était de faire parler des femmes soit de leur expérience, soit de leur opinion sur les unions entre une femme d’origine musulmane et un non musulman. Je n’avais pas d’ambition plus large.
L.N. Depuis la parution d'Amours rebelles et les témoignages apportés, y a-t-il, selon vous, une plus grande tolérance vis à vis de ces unions "rebelles" ?
B.T. Vous savez, c’est un livre d’information. D'éclairage. Un livre d’ouverture et d’amour. Je n’ai pas pensé un seul instant qu’il allait changer les comportements ou les mentalités. Ce sont des changements qui se passent sur le temps long, sur une véritable révolution culturelle, mon livre est loin d’une telle ambition.Dans ce livre, je mets simplement en mots des témoignages sur les sociétés du Maghreb à un moment donné de leur histoire, comme chaque écrivain témoigne des mœurs de son époque et c’est déjà une lourde responsabilité.
L.N. S'agissant des éditions "Chèvre Feuille étoilée", pourquoi ciblent-elles seulement l'écriture féminine ?
B.T. Eh bien parce que nous avons pensé que les femmes avaient besoin d’un espace de parole et d’écriture bien à elles. Bien sûr, dans les pays du Nord, les femmes ont gagné beaucoup d’espaces d’expression, mais dans les pays du Sud, peut-on en dire autant ? Par ailleurs, je pense que l’écriture des femmes (et non l’écriture féminine qui n’a pas de sens à mon avis) est dans l'immémorialité de l'absence, du silence, de l'immense majorité des femmes du monde entier de l'espace public. Elles en ont été exclues, donc exclues aussi de l'espace de l'écriture. Et cela pendant des siècles et des siècles. Elles portent donc dans leur inconscient cette marque de mise à l'écart. Et, comme chacun sait, tout se passe dans l'inconscient. Par ailleurs, la création, quelle qu'elle soit, porte l'empreinte de l'expérience historique, sociale et personnelle. Il est évident que l'expérience des femmes a été socialement et individuellement différemment marquée en comparaison de celle des hommes – notamment par le système patriarcal. C'est, à mon avis, cette exclusion séculaire mémorisée, cette différenciation historique qui donnerait une résonance, une tonalité différente à leur écriture. En tout cas en partie. Mais il y a aussi leur psyché, leur appréhension du corps, de la sexualité, de la maternité, qui influent sans aucun doute sur leur mode de transmission écrite (et orale aussi d'ailleurs).
L.N. Quels sont vos projets en matière d'écriture ?
B.T. Comme je vous le disais au début, l’édition et la revue Etoiles d’Encre dévorent mon temps d’écriture. Mais j’ai malgré tout des projets : un livre d’art sur le Sahara avec la contribution d’une grande passionnée du Sud de l’Algérie et de plusieurs écrivains et, je l’espère, un roman qui est écrit dans ma tête mais pas encore sur le papier.
(*) Jean Michel Hirt : Psychanaliste et écrivain français
Edward Said, variations sur un poème, par Amina Bekkat
Présentation
À partir des vers d'un poème que Mahmoud Darwich écrivit pour lui, Amina Bekkat montre dans ce court essai, l'universalité d'Edward Wadie Saïd, ce grand honnête homme, au sens du Siècle des Lumières.
Né à Jérusalem en 1935 et mort en septembre 2003 à New York, Edward Saïd fut professeur de littérature comparée à l'Université de Columbia (USA). Son attitude existentielle est un hymne à la Culture, aux cultures sous toutes leurs formes. Ainsi peu de gens savent qu'il a créé, avec son ami argentino-israélien, Daniel Barenboïm, le West Eastern Divan Orchestra, composé de jeunes musiciens arabes, juifs et européens. Initiative qu'ils considéraient tous deux comme une "arme de construction massive"...
C'est cela et bien d'autres aspects de cette vie exceptionnelle et exemplaire que nous découvrons grâce à l'étude passionnante que nous livre ici l'auteure.
Extrait : « Si ton passé est expérience, fais du lendemain sens et vision ! »
Douloureuse appartenance que celle qui s'inscrit dans le passé et le «désormais plus». Edward Wadie Said, mort en septembre 2003, est né en 1935 à Jérusalem, en Palestine, terre qu'il a quittée avec tous les siens en 1947. «Pour les Palestiniens, écrit Elias Sanbar, commence alors le temps de l'absence.» Depuis lors, il vécut en exil, au Caire d'abord avec ses parents et ses quatre soeurs et enfin aux Etats-Unis sans cesser d'éprouver ce sentiment étrange de malaise et d'inconfort que connaît toute sa vie celui qui a perdu son pays natal. La Palestine deviendra pour lui un «souvenir mélancolique» et même lorsque, malade, il entreprendra de revenir sur les lieux de l'enfance en un pèlerinage mémoriel, cette gêne se fera sentir et il restera toujours en décalage, à part, out of place.
«Vers le début du printemps 1948, toute ma famille avait été balayée de cette région, contrainte depuis lors à vivre en exil.» Les maisons de l'enfance étaient désormais occupées par de nouveaux habitants. Et lors de ce retour sur les traces du passé, les larmes accompagnent «ce deuil d'une époque révolue». Mahmoud Darwich peut alors se laisser aller à rêver dans une douloureuse interrogation :
T'es-tu infiltré dans hier, le jour où tu t'es rendu à la maison, à ta maison, à Jérusalem, dans le quartier de Tâlibiya ?
La réponse est désespérément triste :
Tel le mendiant je me suis tenu à la porte. Demanderai-je à des inconnus qui dorment dans mon lit la permission de me rendre visite à moi-même cinq minutes ? Me courberai-je avec respect devant les occupants de mon rêve d'enfance ? [...] Me diront-ils : pas de place pour deux rêves dans le même lit.
A propos de l'Auteur:
Amina Azza Bekkat est née à Toulouse (France). Professeur à l'université de Blida en Algérie, elle enseigne la littérature comparée et les littératures d'Afrique.
Radio Orient le 25 avril 2007-Mon père
Radio Orient - Djilali Bencheikh - 25 avril 2007
Lointain et pourtant proche ce père jamais ne m'a quittée. La fierté d'être sa fille enracinée dans le bleu si franc et limpide de son regard dans sa sévérité affectueuse dans ses taquineries et ses bons moments fréquents genre : tu la sors bonne et je l'avale de grâce La Sorbonne et le Val de Grâce, deux lieux de référence humoristique pour ce monument nommé Alexandre Chaulet tel qu'il apparaît dans le regard de sa fille, l'universitaire essayiste Christiane Chaulet Achour.
Portrait d'une immense personnalité par sa fille. Exercice délicat et sensible auquel la romancière Leïla Sebbar a soumis une trentaine de femmes des deux rives de la Méditerranée. Cela donne un ouvrage intitulé sobrement Mon père et paru aux Ed. Chèvre-feuille étoilée. Un recueil singulier traversé de blessures et de passion, construit du matériau de la tendresse avec la truelle de l'exigence. L'entreprise bien délicate a mobilisé des romancières, des poètes, des philosophes, des psychanalystes, des journalistes toutes redevenues enfants, bent, fille à papa, dans le bon sens du terme. Difficile de les citer toutes. Certaines sont célèbres comme la psy Alice Cherki ou encore Fanny Colonna, Annie Cohen, Dalila Morsli, Clémence Boulouque, Karima Berger, Sophie Bessis.
Ce dense recueil de pulsations filiales est préfacé par l'écrivain Nourredine Saadi. Le seul homme de l'ouvrage assure que la force de ces textes est dans leur vérité, la valeur de la sincérité. Ils nous donnent à lire un imaginaire féminin, qui va bien au-delà de la simple identité sexuelle des auteures. Bien vu.
Confirmation par ces mots de Zeynab Laouedj qui écrit : Cher père, je te demande pardon. Moi ta fille, j'ai essayé de dire toutes les douleurs sauf la tienne. Sentiment partagé sans doute par la chanteuse poétesse Sapho : Un père cela tisse une jeune fille. Un père cela tresse tout son être, cela inscrit son pas, sa tenue, sa présence au monde, le port de tête.
En tout cas, quelle responsabilité, écrasante, pour les deux : Mon père ce héros au regard si doux. C'est à Victor Hugo que se réfère Lucienne Martini pour évoquer Christophe Garriga, l'auteur de ses jours.
Son Visage sans nom, écrit subtilement la romancière Tassadit Imache qui nous confie que si elle a perdu depuis longtemps le visage de son père, son nom lui demeure...
Que dire de Leïla Sebbar qui n'a pas eu assez d'un livre pour expliquer qu'elle ne parle pas la langue de son père. Sans doute pour dire que tous les autres signes la reliaient à lui. Et notamment la chanson dont les mesures en arabe le restituent sublimement. La photo du jeune père qui accompagne le texte, principe de l'ouvrage, montre une étrange ressemblance physique avec la fille adolescente. La photo masque-t-elle la pudeur, la façon de nommer et qui tourmente Zineb Labidi : Au lycée, dit-elle, j'écrivais cher père au début de la lettre hebdomadaire : Je n'aurai jamais tenté Papa qui impliquait une proximité que je ne pouvais imaginer dans la langue de l'écrit...
Je ne l'ai jamais appelé par son prénom Jean, confirme Fanny Colonna. Et pourtant, dit-elle, c'est ce qui me vient d'abord à l'esprit. L'autre algérienne Maïssa Bey évoque, elle, par des scènes d'enfance, le souvenir de son père Yacoub Benameur. Et voilà un patronyme dévoilé ! Est-ce indécent de parler de son père ou plutôt de sa mort s'interroge la marocaine Rajae à propos du sien Ahmed Benchemsi.
Béret basque et turban blanc, la conteuse Nora Aceval transcrit par ce double signe la dualité de son père né en 1888 en Algérie.
Cet ouvrage fait vivre le père à travers des mots tremblés mais aussi une collection de photos d'époques magnifiques. Et parfois il meurt, et c'est le gouffre. On dit Twafa en arabe.
Et la sociologue Behja Traversac qui a coordonné la collecte avec Leïla Sebbar le dit d'une formule magnifique : Il s'est accompli. Une formule qui conjugue le passé en arabe. Grammaticalement et poétiquement.
Voilà. Cela s'appelle Mon père. Un recueil de témoignages collectés par Leïla Sebbar et c'est aux Ed. Chèvre-feuille étoilée.
La gazette le 19 avril 2007-Mon père
Le père unique
Toutes les femmes, tous les hommes devraient lire ce livre qui pourrait intéresser tout autant les historiens. « Mon père » [...] Elles écrivent le père, elles écrivent au père. Le résultat est d'une très grande richesse. D'abord, ces femmes jouent à fond le jeu du dévoilement . C'est cru. Et cela balaye énergiquement la pudeur supposée des relations pères-filles dans ces cultures-là.
Un silence règne particulièrement au Maghreb rappelle-t-on au début du livre. Mais non c'est un fleuve d'amour. Le livre est traversé par le désir. Le désir du père. « Je danse avec un garçon qui ressemble comme mon père à Humphrey Bogart . Coup de foudre. » écrit l'une d'entre elles. Et c'est aussi un livre traversé par l'histoire. Tous ces pères adorés, célébrés dans un même élan sensuel (Je suis issue, tissu de toi, écrit Sapho) sont aussi des produits de l'histoire : grands commis de l'élite coloniale, pieds noirs, harkis, indépendantistes, membres du FLN, indigènes, ouvriers arabes de la première vague d'immigration, dignitaires raffinés des régimes postcoloniaux... Souvent broyés par l'histoire. A côté du désir, donc, la tragédie. « Mon père » fait défiler des pères déclassés, humiliés, suicidés, (le juge anti-terroriste Boulouque, de son vrai nom Boulouk-Bachi), des pères assassinés ou morts à petit feu de l'exil. « Il était grand, silencieux, cultivé et peu bavard. Harki. Il s'est suicidé. » écrit Zahia Rahmani.
Mon père repose maintenant dans un livre
Il y a donc une douleur infinie à évoquer ces « daddas ». La mémoire est pénible et elle est floue. Les photos sont précieuses. « Les photos me servent de mémoire » explique Christiane Chaulet- Achour. Chaque texte est précédé d'un cliché du père dont certains datent d'un siècle.
S'opère ainsi sous nos yeux le formidable travail de mémoire de ces femmes entre deux cultures, ni totalement algériennes ou marocaines ou tunisiennes. Qui se sont construites sur des gouffres. « Je suis une orientale désorientée » écrit Annie Cohen. Le père est la part manquante, c'est le père patrie. Pour moi l'Algérie, c'est mon père écrit Lucienne Martini.
Mais plus que le père , au-delà du père, il y a l'écriture qui apaise, recolle les morceaux, enracine. « L'écriture, c'est mon sol » confie Madeleine Laïk. Ces femmes le croient, la plupart l'ont expérimenté. A la manière psychanalyste on pourrait dire qu'en écrivant, elles prennent la place du père. Elles le savent bien. Mais surtout elles leur offrent une revanche, une dignité et l'éternité des livres qui en vaut bien d'autres.
Clémence Boulouque le dit parfaitement bien : « J'ai écrit. Les cris ses sont tus. J'ai écrit l'histoire de mon père qui repose maintenant dans un livre. »
La presse littéraire le 2 Avril 2007-Mon père
Le Maghreb des pères
Par Rafik DARRAGI
Le titre du nouvel ouvrage publié en janvier dernier par la maison d'édition Chèvre-feuille étoilée de Montpellier frappe par sa simplicité : Mon père (1). C'est un bel ouvrage collectif qui réunit trente et une contributions de femmes, exclusivement, portant sur le thème du père.
Chacune y parle de son père. Et, en effet, comme ces femmes sont originaires des «trois cultures du Maghreb», il s'agit donc bel et bien d'une véritable «fresque du Maghreb des pères», qu'elles nous offrent, photos à l'appui. Etant donné l'âge de la plupart de ces collaboratrices, cette fresque correspond aux années 40 et 50, c'est-à-dire une période riche en événements marquants de l'histoire du Maghreb.
Les Editions Chèvre-feuille étoilée s'étaient déjà penchées sur ce thème. Leur publication, La Revue Etoiles d'encre, La revue de femmes en Méditerranée, a récemment consacré un numéro exclusivement à la quête du père, qui a réuni une pléiade d'auteures confirmées et depuis longtemps reconnues comme Maïssa Bey, Christiane Chaulet-Achour ou encore Leïla Sebbar.(2)
C'est, en fait, cette dernière, Leïla Sebbar, qui est la directrice de ce nouvel ouvrage. Elle y signe par ailleurs une nouvelle, «Il chante en arabe». Un chant nostalgique entendu un jour dans la rue et qui déclenche un retour vers l'univers ludique de l'enfance, rappelant à l'auteure une mélodie orientale que son père chantonnait en se rasant : «Vers la lumière, la brise de l'enfance...». Des sauts dans le passé qui révèlent des secrets parfois tendres, parfois lourds, tantil est vrai que l'univers ludique de l'enfance reste inséparable de la figure paternelle.
C'est à partir non pas d'une mélodie mais d'une photo que notre compatriote, la poétesse Amina Saïd, évoque son retour à ce monde de l'enfance. Son texte, «Sur la rive de nos temps respectifs», qui tranche par son style poétique, est un cri de douleur mais aussi un émouvant témoignage de piété filiale :
Dis-toi que nous n'en finissons pas de naître.
Mais que les morts, eux, ont fini de mourir.
Reprenant, en conclusion, ces vers de Louis-René des Forets, mis en exergue, Amina ajoute ces mots à l'adresse de son père :
«Une fois encore, toi, mon père, mon trop semblable, sur le chemin tu me précèdes, et nous nous inscrivons dans ce qu'on veut appeler "l'ordre des choses". Je suis sur cette rive, et c'est comme si la distance garantissait ta présence. Je reviendrai. Non sans douleur...Chacun sur la rive de nos temps respectifs, toi tu as fini de mourir, moi, je n'en finis pas de naître, à ton image» (pp.275-76).
«Fixations affectives»
Bien entendu, on retrouve dans Mon père l'incontournable Maïssa Bey. L'auteure de Entendez-vous dans les montagnes, livre-témoignage sur la vie de son père, torturé puis exécuté durant la guerre d'Algérie, avait déjà contribué à la rubrique «Variations sur le père»du n° 27-28 de la revue Etoiles d'encre. Comme elle l'avouait alors, sa nouvelle, «Mes pairs», était née tout naturellement d'une envie de suivre «les traces laissées par les premières impressions de l'enfance, ce que l'on nomme en termes savants:"les fixations affectives"». (p.187). (Cf. La Presse du 20/11/06).
Maïssa Bey revient sur ces «fixations affectives». Comme le titre «Fragment» de sa contribution l'indique, la perception y est très fragmentée. Dans une narration où rien ne vient estomper l'effet tragique, des brèches de la mémoire surgissent tout d'abord des images de bonheur, du temps où la petite fille jouait avec son père à la balançoire, à la plage ou encore dans la ferme parentale; puis le souvenir lancinant, cruel de cette soirée où des soldats ont envahi la maison, vidant tout sur leur passage avant de repartir, emmenant avec eux son père qu'elle ne reverra jamais plus.
Autre témoignage d'un vécu douloureux : celui de Samira Negrouche. Il tranche avec les autres textes car il ne s'agit plus de souffrances dues à la guerre ou à la mort comme l'œuvre de Maïssa Bey, de Leïla Sebbar ou de Christiane Chaulet-Achour. Il s'agit surtout du comportement anormal d'un père que sa propre fille définit comme «ce passé présent» ou encore comme «une métaphore» tant il est vrai qu'elle ne l'a «jamais rencontré» ni dans ses «attentes d'enfant» ni dans sa «conscience d'adulte» (p.237).
Selon l'écrivain Noureddine Saâdi, qui a signé la préface de ce livre, toutes les contributions qui sont, précisons-le, inédites, suggèrent, une «vérité narrative» qui «met à bas les stéréotypes et les discours convenus de nos sociétés» car elle dévoile «ce caché, cette ombre de la filiation dans le féminin, la part intérieure des pères quand l'extérieur est le devoir être viril» (p.8).
Autant de voix, donc, contre toutes les formes de proscription de la femme, en particulier ce silence et ce confinement qu'on veut lui imposer au nom de la pudeur. Aucune auteure ne semble se focaliser sur un modèle d'écriture conventionnelle. L'engagement personnel perce dans toutes les contributions, comme s'il n'y avait qu'un seul désir qui les anime: aller à contre-courant des normes dites prudentes ou conformistes. Attitude ô combien compréhensible, car, dans la mesure où la projection autobiographique produit souvent un effet sécurisant, il ne s'agit plus d'équilibre; il ne s'agit plus de concilier la libre- pensée et les limites assignées à l'écriture féminine. Dès lors qu'il devient matière à littérature, qu'il se nourrit de souvenirs longtemps enfouis, l'écrit intime ne se confond-il pas tout naturellement avec la vie?
R.D.
http://www.rafikdarragi.com/
__________________ (1) Mon père, textes inédits recueillis par Leïla Sebbar, Editions Chèvre-feuille étoilée, 352 pages.
(2) Des Filles et des Pères, Etoiles d'encre, n° 27-28, Editions Chèvre-feuille étoilée, 287 pages.
sitartmag.com-Mon père
La voie du père
« Je ne veux plus parler de mon père, je ne veux plus écrire sur mon père, je ne sais plus, je n'en peux plus, j'ai tout dit. », écrit Annie Cohen, l'une des trente et une femmes signataires de ce recueil. Leur point commun ? Toutes ont choisi les mots - professeurs, écrivains, chercheuses, psychiatres, conteuses etc. - et toutes sont filles d'un père né au Maghreb : «Assis entre trois cultures, jamais très à l'aise dans les brefs séjours faits en France, mais complètement chez lui dans les voûtes du port d'Alger où il calibrait les lentilles, triait les pois chiches et ventilait les caroubes. » (Alice Cherki) En préface à l'ouvrage, Nourredine Saadi éclaire ce choix en citant une phrase de Julia Kristeva : « L'écriture est une prise de pouvoir : s'arracher à un réceptacle maternel et prendre la place paternelle par la Loi. » On comprend donc d'emblée l'envie de Leïla Sebbar de donner l'opportunité à ces femmes de lettres de saisir leur plume pour rendre hommage au père.
Sous forme de lettres, d'évocations ou de portraits - Karima Berger se glisse même dans la peau de son père -, illustrés d'une photo unique, chacune dit le père : son aura - « ... et j'étais si fière, petite fille, de le voir s'engouffrer au milieu d'un flot de cavaliers en burnous dans le lit d'un oued étroit, enveloppés tout pareillement d'un tourbillon de poudre. » Fanny Colonna -, sa présence - « La présence de papa est rassurante et enveloppante. » Christiane chaulet Achour -, ses convictions - « Pour mon père, les études étaient sacrées. » Dalila Morsly - son absence - « Je l'ai vu trois fois, la quatrième pour l'enterrer. » Samira Negrouche -, son nom - « Il se trouve que je « porte » toujours le nom de mon père : par là je me situe plutôt du côté des garçons et m'affirme contre le destin qui voue toute fille à le perdre un jour. » Nouria Boukhobza -, sa transmission - « J'ai perdu depuis longtemps le visage de mon père. Le nom étranger de mon père demeure. Et de lui sont venus les prénoms de ses petits-enfants. »Tassadit Imache.
Mais c'est entre les lignes, entre les mots - pour la plupart posthumes - que jaillit toute la complexité du rapport père-fille, fait d'amour absolu - « Ta mort fut aussi la mienne. Je vécus dans l'intimité irrespirable de ton absence. Le manque devint ma place. » Rajae Benchemsi -, d'interdits et de pudeur ; relation qui a plus à voir avec le silence que les mots, un silence comme une peau fine sur un coeur à vif. « (...) je suis issue, tissu de toi, cela ne fait aucun doute... » écrit la chanteuse Sapho.
Maïa Brami
Née en 1976, Maïa Brami est écrivain - pour petits, moyens et grands! - et journaliste.
La gazette le 26 juillet 2007-Ma mère toute bue
Le mal de mère
Valéry Meynadier est peu repérée dans le sérail littéraire montpelliérain et c’est dommage. Nouvelliste, scénariste, comédienne, elle publie un livre poignant sur la déchéance d’une mère. Son éditeur, les éditions chèvre-feuille étoilée, juge bon de dire qu’elle a commencé à écrire sur une table de cuisien et que sa mère lui manquait. Elle n’a plus jamais arrêté »
Ce genre d’indication atteste d’un possible caractère autobiographique du livre à lire, du moins on le croit. Livre terrible, parfois insupportable. Une souffrance à jet continu écrase l’intrigue. Il ne s’y passe rien sauf la chute de deux êtres : une mère et sa fille dans un univers glauque de banlieue. J’ai peur de ma mère comme du haut d’une tour. Peur qu’elle ne me fasse tomber dans une chute irréversible. J’ai déjà commencé de tomber. Tout ça c’est la tour, il ne fallait pas déménager. » La fille est enfermée dans le mal de sa mère qui boit. Le livre est construit sur l’impossible différenciation entre les deux êtres. Sur leur haine : Tu ne m’inspires plus que dégoût, plus fort que moi, comme une crampe, une nausée incontrôlable et combien plus encore me dégoûte ce dégoût que je ressens de ma mère »
« Tu ne m’inspires plus que dégoût »
Sur leur amour : la fille aime le ventre divin d’où elle vient même transfiguré en loque. Puante et prête à tout pour un verre. « mais mon corps aime ma mère. Il est né d’elle » écrit la narratrice dans une exercice de douloureuse lucidité.
C’est une mère qui donne la mort et c’est inconcevable. « Je suis en phase terminale de ma mère. J’y laisse toutes mes forces »
Quel livre ! Il n’est pas facile d’y adhérer. On est en présence d’un auteur religieux. Valéry Meynadier paraît avoir une foi totale dans l’écriture. Ses confidences d’une violence sans fin sont faites pour réparer, pour sauver. Tout l’indique. Mais écrire sauve-t-il ? Ce livre est un acte totale et solitaire qui place le lecteur dans une position difficile mais il percute.
Valérie Hernandez
Hérault du jour du Dimanche 1er juillet 2007-Ma mère toute bue
Chèvre Feuille Etoilée « Ma mère toute bue » premier roman de Valéry Meynadier
La force d'une écriture qui se déverse
Dans le titre du premier roman de Valéry Meynadier se logent déjà deux des personnages du récit. Mais c'est le « Je » de la narratrice qui nous fait pénétrer par la fulgurance de l'écriture dans la blessure de Gab, une blessure de l'enfant adolescente qui remplit tout son espace jusqu'à lui enlever le souffle, en la jetant dans les bras du haut mal, l'épilepsie. Je et Gab, mère-Céleste, un dédoublement dont l'alcool se joue et qui joue l'alcool.
Le jeu de vie et de mort est là, en phrases courtes, en feuillets, écritures de l'angoisse de l'impossibilité à couper le cordon ombilical où coule plus de Ricard que de sang pur...
« Si la mère était au choix, je prendrais plutôt une mère maquerelle plutôt qu'une mère alcoolique, une marâtre contre laquelle me battre sans que pitié m'assaille »
Toute honte bue.
« Elle m'a vidée comme bouteille bue si bien vidée qu'après bouteille se brise et jamais plus je ne remplirai »
La solitude, la différence, l'indifférence, les maladies, les hôpitaux, la Zouzou- « Wouf-Wouf, devenir ta chienne, dis-moi. », - tout est à vif chez Gab :
« Je me suis coupée en quatre pour te dissuader de boire »
La douleur est dans le mot, couper expression figurée qui se réalise en fin de phrase : « tout n'a servi à rien, jusqu'au chantage mis à exécution, je me suis coupé les veines avec un tesson de la bouteille que tu avais dans le ventre »
Le ventre, et le cordon, réfugiée chez Eléo ce sera le fil du téléphone.
Cette lente descente aux enfers, ne nous épargne rien, ni la prostitution, ni sa cause, ni les gueule de bois, ni le vomi, mais avec pudeur et grâce à l'écriture de Valéry Meynadier, la brûlante et lancinante plaie jamais fermée se mue en un lien autre, profondément humain, celui que la mémoire conservera : « Ah vision adorée, longtemps, je vais te choyer joyau de ma mémoire, sachant déjà ta précarité, je me gave de toi, d'autres souvenirs attendent, je sais, qu'ils attendent, en attendant, je te savoure. »
« Ma mère toute bue » est l'histoire d'une chute, lente et irréversible.
« J'ai peur de ma mère comme du haut d'une tour. » Suivez Gab, l'écriture relève des chutes.
Rose Blin-Mioch
La gazette- Montpellier le 19 avril 2007-Mon père
Le père unique
Toutes les femmes, tous les hommes devraient lire ce livre qui pourrait intéresser tout autant les historiens. « Mon père » [...] Elles écrivent le père, elles écrivent au père. Le résultat est d'une très grande richesse. D'abord, ces femmes jouent à fond le jeu du dévoilement . C'est cru. Et cela balaye énergiquement la pudeur supposée des relations pères-filles dans ces cultures-là.
Un silence règne particulièrement au Maghreb rappelle-t-on au début du livre. Mais non c'est un fleuve d'amour. Le livre est traversé par le désir. Le désir du père. « Je danse avec un garçon qui ressemble comme mon père à Humphrey Bogart . Coup de foudre. » écrit l'une d'entre elles. Et c'est aussi un livre traversé par l'histoire. Tous ces pères adorés, célébrés dans un même élan sensuel (Je suis issue, tissu de toi, écrit Sapho) sont aussi des produits de l'histoire : grands commis de l'élite coloniale, pieds noirs, harkis, indépendantistes, membres du FLN, indigènes, ouvriers arabes de la première vague d'immigration, dignitaires raffinés des régimes postcoloniaux... Souvent broyés par l'histoire. A côté du désir, donc, la tragédie. « Mon père » fait défiler des pères déclassés, humiliés, suicidés, (le juge anti-terroriste Boulouque, de son vrai nom Boulouk-Bachi), des pères assassinés ou morts à petit feu de l'exil. « Il était grand, silencieux, cultivé et peu bavard. Harki. Il s'est suicidé. » écrit Zahia Rahmani.
Mon père repose maintenant dans un livre
Il y a donc une douleur infinie à évoquer ces « daddas ». La mémoire est pénible et elle est floue. Les photos sont précieuses. « Les photos me servent de mémoire » explique Christiane Chaulet- Achour. Chaque texte est précédé d'un cliché du père dont certains datent d'un siècle.
S'opère ainsi sous nos yeux le formidable travail de mémoire de ces femmes entre deux cultures, ni totalement algériennes ou marocaines ou tunisiennes. Qui se sont construites sur des gouffres. « Je suis une orientale désorientée » écrit Annie Cohen. Le père est la part manquante, c'est le père patrie. Pour moi l'Algérie, c'est mon père écrit Lucienne Martini.
Mais plus que le père , au-delà du père, il y a l'écriture qui apaise, recolle les morceaux, enracine. « L'écriture, c'est mon sol » confie Madeleine Laïk. Ces femmes le croient, la plupart l'ont expérimenté. A la manière psychanalyste on pourrait dire qu'en écrivant, elles prennent la place du père. Elles le savent bien. Mais surtout elles leur offrent une revanche, une dignité et l'éternité des livres qui en vaut bien d'autres.
Clémence Boulouque le dit parfaitement bien : « J'ai écrit. Les cris ses sont tus. J'ai écrit l'histoire de mon père qui repose maintenant dans un livre. »
Valérie Hernandez
La presse de Tunisie-Etoiles d'encre Poésie et révolte
Critique artistique & littéraire:
La Presse de Tunisie - Lundi 23 Mai 2005
Un cri du cœur
"Pour nous, fonder et animer une revue implique le fait d'aimer le monde et les êtres qui le peuplent", ces paroles de Patrick Navaï, le dynamique directeur de la revue Migraphonies, me sont revenues à la lecture du nouveau numéro de la Revue des femmes en Méditerranée, Etoiles d'Encre. Au vu des diverses contributions, riches et variées, le titre de ce numéro, 'Poésie et révolte', nous semble fort approprié. Nous avons eu déjà l'occasion, mais il y a longtemps, d'évoquer le ton franchement combatif de cette revue féminine (cf. La Presse de Tunisie du 3 mars 2003). Cette fois également, la revue fait feu de tout bois. D'abord la présentation et l'impact visuel : poèmes, nouvelles, extraits d'œuvres, critiques, peintures, dessins, placards publicitaires, reportages, photographies, se mêlent et s'entremêlent. Faut-il le souligner ? Le sens esthétique s'accommode fort bien de cette présentation originale. D'ailleurs, même les auteurs aménagent la présentation de l'écriture poétique à leur propre convenance, en toute liberté. C'est le cas de Dominique Le Boucher avec son poème "Turquoisent le soleil", dédié à "Jean Sénac le soleil assassiné"; Brigitte Lagoutte avec ses poèmes illustrés, Behja Traversac "Te souviens-tu de décembre" (p.106) dont la présentation rappelle le poème de Lou Vernet : 'Choses qui font la Haine', ou encore les incomparables entre-chats esquissées par Arlettes Laflèche Crohem dans son récit "Instants à New York".(p.110-17) Seul le poème "Le Poète révolté", de la Tunisienne Mélika Golcem Ben Redjeb, tranche par sa structure très classique. A la versification - des alexandrins parfaits à l'amplitude hugolienne - s'ajoute l'alternance judicieuse non seulement de la rime mais aussi du trochée et de l'iambe au début du vers. Vivre la poésie n'a rien d'anodin Ensuite le thème lui-même. Si des voix, comme celles de Mélika Golcem Ben Redjeb, d'Anne Lanta, de Maïssa Bey, de Geneviève Briot, ou encore de Monique Lorenté, s'élèvent ouvertement contre l'injustice et l'intolérance, le point de convergence reste néanmoins l'acte poétique, et par extension, l'amour qu'il sous-tend. En effet, ce que toutes ces auteurs présentent dans cette revue comme expressions de révolte est, avant tout, un cri du cœur, un témoignage d'amour non seulement pour la poésie ("La poésie est révolte contre le monde, passionnée de ce qui est plus loin et de ce qui fait sens. Elle est refus et ébauche d'un nouvel art de vivre... Vivre la poésie et la dire n'a rien d'anodin" Cécile Oumhani, p.17), mais également pour tous les sujets abordés : pour la Palestine ("en cet instant, le temps s'estompe", Behja Traversac, p.193 ), pour Arafat ("un homme que j'ai aimé... Un homme que j'ai aimé un jour de septembre 1993 pour avoir fait ce choix insensé et incroyable d'une main ouverte alors que les anciens ghettos dressaient haut leurs murs de haine..." Dominique Le Boucher, p.192) ou encore et surtout pour la femme que symbolisent ici le personnage de Djamila, la Palestinienne (p.174) et Samira Bellil, l'auteur de Dans L'Enfer des tournantes, aujourd'hui disparue (p.200-208), deux femmes blessées injustement dans leur chair.
Pour preuve, si besoin est, le premier texte de la revue, le poème de Dominique Le Boucher, "Or Noir", consacré à Rimbaud, commence ainsi : Aimer, aimer. Mais il avait tout aimé Téma Bey, dans son article "A l'école de la poésie" est encore plus explicite : " ...La poésie qui se bat est ...empreinte de tendresse, d'amour et de fraternité, valeurs universelles qui rapprochent les hommes et les mobilisent contre le mal. Portant sur mes lèvres, comme un blasphème récalcitrant, l'implacable verbe aimer", déclare T. Djaout (p 64). La terre est ma patrie Autre cri d'amour, ces lettres insérées judicieusement au beau milieu de la revue : celle d'abord, de Marie-Noël Arras à sa "chère Domie" ( p.97) , sublimant les efforts déployés par l'Association des femmes de Bel Abbès pour développer la créativité culturelle dans cette ville; celle, ensuite, de Cécile Oumhani, "à une amie turque", où la poétesse proclame haut et fort son ardent désir de communion avec les différents peuples du monde entier : "J'attends de te revoir dans une Méditerranée aux rives plurielles, une Europe tissée de fils multiples, scintillant de proximités aux couleurs à la fois nouvelles et anciennes. Je crois que ce sont la rencontre des êtres humains et l'élan irrépressible de la création qui balaieront les spectres que certains dressent comme preuve d'un gouffre où nous serions voués à nous perdre en nous rapprochant"( p.105). "La terre est ma patrie et l'humanité ma famille", disait Gibran. Alors que dans le sillage de la mondialisation, la perception de la différence va en s'accentuant, à l'heure où l'individu a de plus en plus tendance à se retrancher sur lui-même et à rejeter le dialogue, c'est un baume que d'entendre ces poètes. Comme Migraphonies, l'autre revue citée plus haut, Etoiles d'Encre ambitionne, elle aussi, de dissiper l'incompréhension entre les individus, non pas par des vitupérations enflammées mais tout simplement par les voies que balisent la tendresse et l'amour d'autrui. Anatole France ne disait-il pas dans son délicieux Jardin d'Epicure : Les poètes nous aident à aimer; ils ne servent qu'à cela. Et c'est un assez bel emploi de leur vanité délicieuse.
Rafik DARRAGI
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Etoiles d'Encre, Revue de femmes en Méditerranée, n° 21-22 Poésie et révolte. Editions Chèvre-Feuille étoilée, 240 pages.
accents-poetiques.com-A fleurs de mots
À propos d' À fleurs de mots
Lecture et écriture sont le lieu d'échanges complexes et émouvants, ce qui nous rattache profondément les uns aux autres dans un monde où nous nous sentons trop souvent isolés, même lorsque nous sommes apparemment pris dans ce que nous appelons des conversations. Lecture et écriture donnent lieu à des rencontres après lesquelles nous ne serons plus jamais les mêmes. » p.64
J'ai choisi cette citation parce que je la trouve représentative des échanges, des rencontres qui ont lieu sur A.P. et sur d'autres sites littéraires mais aussi parce que Cécile Oumhani souligne le lien profond qui unie lecture et écriture, ce constant apport de l'écrit qui ne peut être sans un lu. Cela devrait interpeller bien des membres de notre petit groupe d'amateurs.
Dans son petit ouvrage A fleur de mots - la passion de l'écriture, l'auteure nous livre ses réflexions d'écrivain, définit ce qu'est pour elle le travail d'écriture qui, bien plus qu'un travail, est un voyage, une quête dans les limbes encrées de mots. La page est un lieu en mouvance, un "centre perdu", un "centre impossible", un "lieu décentré", une relation intime avec les langues qui nous traversent (je crois que nous ne pouvons pas être habité par une langue car toute langue est nomade, en dérive constante). Cécile Oumhani nous invite à la découverte de "rives multiples" .
"L'écrivain est habité de mots, de voix et de chemins étranges et il parcourt leurs espaces. Car l'écriture est aussi un voyage où nous avançons sans garde-fou au bord de ravins qui nous coupent le souffle, sur les traces d'êtres qui nous sont à la fois proches et inconnus." p.78
Je vous propose donc d'aller à la rencontre de cette auteure aux rives multiples qui n'a pour seule ancre que son écriture, pour seul voilier ses pages et pour seule voile que sa plume emportée loin toujours loin plus loin par la brise marine, une auteure que j'ai eu la chance de rencontrer sur la rive maghrébine du colloque qui a eu lieu à Leipzig et dont les grains de sable littéraires ne quittent pas mes poches, comme des galets.
Dont on ne veut se séparer.
Féludorée http://www.accents-poetiques.com Cécile Oumhani
A Fleurs de mots - La passion de l'écriture
Editions Chèvre-Feuille étoilée
Liberté -15 septembre 2004-Le voile est-il isalmique
Edition du : 15 / 9 / 2004 Coup de cœur du salondu Livre d'Alger "Le voile est-il islamique ?" de Abdelkrim Kacem Par Belloula Nassira
En voilà un livre petit par le format mais grand par le contenu qui pose une question d'actualité, une question qui a et ne cesse de déchaîner les passions. La question du voile islamique ou comment le corps des femmes est devenu un enjeu de pouvoir. Quatorze siècles après l'avènement de l'islam, les musulmans ne savent toujours pas quoi ni comment doivent s'habiller leurs femmes, négligeant ainsi d'autres questions plus capitales, rendant et tournant sans cesse autour du corps, de la voix, de l'existence même des femmes, les obligeant, par de mauvaises interprétations du Coran, à se confiner dans un obscurantisme et une acculturation qui commence par l'habillement. Abdelaziz Kacem, écrivain et poète tunisien, tente avec des mots simples, en faisant appel à des références savamment choisies pour éviter des amalgames, de répondre à la question difficile : Le voile est-il vraiment islamique ? Une lecture de cet ouvrage nous éclaire sur les relations entre le Coran et le voile où l'auteur tente une approche explicative du contenu des deux versets coraniques sur lesquels le port du voile est fondé arbitrairement, écrit-il, et sur le sens social de ces deux versets qui restent inséparables du contexte de l'époque.
N. B.
Le voile est-il islamique ? de Abdelaziz Kacem. Les éditions (voir stand aussi) du Chèvrefeuille étoilée. 71 pages
El Watan - 21 avril 2003-Filles du Silence
IBN ZEYDOUN-REPRÉSENTATION DE THÉÂTR’ELLES / Maïssa Bey, mère du silence
La pièce de théâtre Filles du silence, mise en scène par Jocelyne Carmichael, a été présentée, samedi soir, à la salle Ibn Zeydoun de Riadh El Feth. Adaptée du roman autobiographique de Maïssa Bey intitulé Cette fille-là aux éditions de l’Aube, cette pièce théâtrale bien ficelée n’est autre que les cris ou plus exactement les paroles multiples de femmes.
Pour ce faire, les rôles ont été confiés à trois comédiennes de la troupe Théâtr’elles de Montpellier, en l’occurrence à Isabelle Peuchlestrude, Sylvie Conan et Virginie Quinon. Ces dernières incarnant trois rôles à la fois, se font le porte-parole de Malika, Fatima et Yamina. Ces voix s'élèvent du néant en tentant de briser le silence... de l’oppression. La condition féminine dans toute son ampleur et sa dimension est exhumée au parfum du jour. Grâce à l’expression corporelle et au riche répertoire de jeu de mots, ces femmes extirpent la douleur de leur entrailles pour venir conter leur dur quotidien dans une société déchirée par les tabous.
Evoluant dans un espace cloîtré où la misère est maître des lieux, ces innocentes âmes savent au fond d’elles-mêmes que leur situation est la résultante des us sociales et d’une histoire vieille de plus de mille ans. Au fur et à mesure que les trois comédiennes se meuvent sur la scène, des ombres de plusieurs autres femmes se devinent en filigrane suivies de l’élévation de voix, s’apparentant aux chœurs de la tragédie grecque, aidés en cela par un puissant jeu de lumière. Une façon singulière et ingénieuse de projeter le spectateur hors de la scène en le transférant corps et âme dans cette histoire toujours d’actualité.
Le metteur en scène Jocelyne Carmichael, puisant dans le roman de Maïssa Bey, a un grand mérite, celui d’avoir restitué une parole jusque-là confisquée par l’ignorance humaine. Il est à noter que la troupe Théâtr’elles de Montpellier existe depuis 1991 et a toujours travaillé sur l’identité méditerranéenne, et ce à travers l’écriture et la parole des femmes des deux rives. Cette troupe est la première à avoir accueilli des représentations du groupe Aïcha d’Alger. Organisé par le Centre culturel français, après Alger, la pièce théâtrale Les filles du silence sera reconduite le 22 à Oran et le 24 à Sidi Bel Abbès.
Par Nassima C.
Midi Libre - Edition du 29 Septembre 2002-Les éditions
Livres : un chèvrefeuille qui pousse entre les deux rivages
Comment parle-t-on de femmes et au-delà, de sexualité féminine, de contraception, de religion, de toute puissance de l'homme, en Algérie ? Comment dit-on l'intime dans un pays où l'islam est religion d'Etat, où le livret de famille prévoit quatre femmes - article qui reste lettre à peu près morte : trop cher - et simplifie la procédure de divorce à la répudiation pure et simple ? Etre femme en Algérie n'est déjà pas facile, alors le dire, l'écrire, le lire, le publier ! Pourtant, il existe une revue - une revue au sens littéraire s'entend : dense, exigeante - qui a une attache sur chaque rive, une à Montpellier, l'autre à Sidi Bel Abbès et qui se vend ici comme là-bas où les barbus tentent toujours d'imposer leur loi.
Cette revue, c'est Etoiles d'Encre aux éditions Chèvre Feuille Etoilée. Au féminin, bien sûr, parce que chèvre l'est, feuille aussi et que l'étoile se voit de tous les rivages. Et on la doit à la rencontre de quatre femmes, Marie- Noël Arras, Maïssa Bey, Behja Traversac, Dominique Le Boucher. C'est Marie- Noëlle qui raconte. Qui dit le déchirement à fuir un pays où, avec son mari algérien, elle vivait depuis 78 et dont la terreur islamiste a fini, en 1993, par la chasser. N'avait-on pas égorgé, tout près de Sidi Bel Abbès, sa ville, huit institutrices portant foulards et qui avaient le simple tort d'être femmes et institutrices ?
Alors avec les exilées comme avec celles restées là-bas, Marie-Noël et les autres ont voulu témoigner. Leur revue serait faite par et pour les femmes (avec, parfois, rarement une voix d'homme tout de même). Elle se vendrait en France bien sûr mais - gageure - en Algérie aussi. En 1998, le projet était mûr. Cette année-là Marie-Noëlle put retourner à Sidi Bel Abbès. Elle vit le chèvrefeuille planté au pied de sa terrasse : il était devenu arbre pendant ces années d'exil. Et elle a su que, coquetterie grammaticale mise à part, il serait le symbole de sa maison d'édition. Depuis, Chèvre feuille étoilée, née officiellement en 2000, tresse ses rameaux de mots par-dessus la Méditerranée. Car, dit Marie-Noëlle, « qu'aurait été une revue parlant de femmes algériennes et qu'on n'aurait pas trouvée en Algérie ? ».
Dès le début, Chèvre feuille fut donc imprimée simultanément à Montpellier et à Sidi Bel Abbès. Marie-Noëlle Arras s'amuse encore au souvenir de cet imprimeur qui fabriqua sans mot dire les deux ou trois premiers numéros et qui, épouvanté par le texte très cru du quatrième, préféra renoncer. Car les femmes qui écrivent là, poèmes et prose mêlés, essais et textes littéraires mélangés, n'esquivent rien de la vie, de l'amour, des problèmes des couples mixtes ou des couples tout court. Et il n'est pas facile à soulever le poids des tabous.
Pourtant Chèvre feuille étoilée, qui, dit Marie-Noëlle, n'a jamais reçu de menaces d'aucune sorte, vit sa vie trans-méditerranéenne : la revue se vend dans les librairies d'Oran, d'Alger, de Sidi Bel Abbès, elle l'offre aux universités, les enseignantes, elle le sait, l'achètent. Un souffle d'air
Elles ne sont pas tout à fait dupes, les femmes Chèvre feuille. Elles savent bien que, pour paraître en Algérie, il y a parfois chez elles, à défaut de censure, un peu d'autocensure. C'est une concession que Marie-Noëlle admet. Mais qu'est-ce en regard de cette voix qui se fait entendre, de ces paroles qui s'échangent par-delà la mer, la mort, les préjugés, les voiles imposés et les tabous si lourds ?
Qu'est-ce en regard de ces femmes immigrées qui viennent, ici, entendre des textes qu'on leur lit ou qui, là-bas, peuvent lire des mots jusque-là impensables ? Marie-Noëlle, elle, vit désormais entre Montpellier et Sidi Bel Abbès. Plus tout à fait d'ici, pas tout à fait de là-bas. Des deux côtés en fait. Et combien elle aime ce flottement entre deux rives