Trois époques, de la colonisation aux années 90.
Trois femmes, Djeyhmouna Monique et Claudia.
De Djeyhmouna l’ancêtre, petite paysanne soustraite à un sort terrible par Ismaël, homme juste et aimant - personnage librement inspiré de la vie de Thomas Ismaël Urbain - à Claudia qui part sur les traces d’une histoire familiale chahutée par l’Histoire, Janine Teisson, dans ce texte, mêle avec subtilité et justesse trois voix de femmes.
à voir sur Biblioblog
à écouter sur Radio Clapas avec Laure Méravilles
... Il a pris pour femme une veuve algérienne de treize ans. Ma mère… oui, ma mère, comment dire ? Toujours la même question. Ma mère donc, n’a jamais semblé s’interroger à ce sujet. Une femme de treize ans ! Elle m’a toujours dit que cet homme n’avait jamais renié ses choix. L’amour, la religion musulmane, l’Algérie. Contre tous. Ils ont eu une fille. Malheureuse, semble-t-il. Enfin, c’est ce que dit ma mère. Française, Algérienne, Africaine, ma mère est ce mélange. Voilà d’où lui viennent ses yeux violets et ses cheveux drus.
Trois époques, de la colonisation aux années 90.
Trois femmes, Djeyhmouna Monique et Claudia.
De Djeyhmouna l’ancêtre, petite paysanne soustraite à un sort terrible par Ismaël, homme juste et aimant - personnage librement inspiré de la vie de Thomas Ismaël Urbain - à Claudia qui part sur les traces d’une histoire familiale chahutée par l’Histoire, Janine Teisson, dans ce texte, mêle avec subtilité et justesse trois voix de femmes.
Un parcours magnifiquement restitué, où tous les chemins mènent ou ramènent à l’Algérie, lieu de tant de questionnements et de douleurs.
Une écriture sobre et percutante au service d’un récit à la fois captivant et poignant qui nous emporte au-delà des images convenues.
Janine Teisson a publié de très nombreux livres pour la jeunesse, elle revient par ce roman avec force à la littérature adulte.
Le
douar s'éveille. Chant des coqs. Bêlement des troupeaux, trot déjà épuisé du
mulet qui passe dans la ruelle. Un cheval pisse à grand jet. J'ouvre les yeux.
Elle est là près du feu. Dans la pénombre sépia je vois ses lourdes tresses
réunies sur son dos.
J'ai
autant de souvenirs de ma mère que si j'avais vécu toute une vie à l'observer.
Une vie réduite à sept années.
Ma
mère renouant son foulard sous sa nuque, le repoussant sur son front, du dos de
la main. Ma mère penchée sur la marmite qui bouillonne sur le foyer de pierres.
Grains de sel sur ses doigts, gouttes de sueur à sa lèvre. Pommettes hautes,
paupières tombantes. Ma mère tournant la tête vers moi et fronçant les sourcils
sans cesser de pousser le berceau d'osier qui se balance au bout d'une corde,
au centre de la pièce. Le mouvement si particulier de son poignet. L'éclat de
ses yeux dans l'ombre de notre maison de pierre. Ma tête s'enfonce dans le
moelleux de ses seins, son doigt râpeux écrase une larme sur ma joue.
Chatouille de ses doigts dans mes cheveux. Clac!
du pou qu'elle écrase. Ma mère au soleil, grande, dans l'embrasure de notre
porte.
Toute
ma vie des mélanges d'odeurs l'ont ramenée à moi, plus forts que des images. Je
l'ai sentie dans les épices, dans le grain d'anis croqué, dans l'odeur du feu.
Elle est revenue quelques heures avant la naissance de Béïa, ma fille, dans
l'odeur de cette eau qui s'écoulait de moi. était-ce un souvenir de la
naissance de mon frère, de ma sœur? Cette odeur. Mais jamais sa voix. Ma mère n'a pas de voix. Mon
prénom, «Djeyhmouna», comment le disait-elle, le criait-elle? J'ai oublié.
À
l'aube les chasseurs sont sortis de la brume. Les nôtres se sont levés dans
leurs burnous blancs. Ils ont pointé leurs fusils à long canon. Les zouaves,
innombrables fourmis rouges, montaient des ravins. Au loin, à la crête de nos
montagnes, dansaient les flammes de l'enfer. Les villages alentour brûlaient.
Les rues en pente ruisselaient de sang. Les soldats dérapaient, s'agrippaient à
ceux qui les précédaient et tous glissaient dans la boue rouge. Le sang des
infidèles abattus se mêlait au sang des nôtres. Les mulets aux jambes cassées,
les yeux fous, enchevêtrés aux hommes morts ou vivants, roulaient au fond des
ravins
À
midi le fracas et les hurlements ont cessé. Les femmes qui n'avaient pas brûlé
avec leurs enfants se terraient. Ma mère fut une des dernières à être abattue.
Pour les avoir maudits. Un de ces Arabes, qui combattent à leurs côtés par goût
de la mort et de la rapine, l'a entendue. Il l'a tailladée par deux fois au
visage et au cou. Sa joue a cogné le sol comme un os de mouton. On entendait
bouillonner son sang.
Nous
étions venus pour le mariage de ma tante. J'avais sept ans, peut-être moins.
Nous
avons fui la ville en flammes, laissant ma mère collée dans son sang. Mon père
nous a vus arriver le lendemain. Orphelins, et ma tante sans doute veuve. Elle
l'ignorait encore. Tout s'était passé très vite. Nous étions hébétés, idiots,
incapables de raconter. D'avoir porté mon frère sur le chemin toute la nuit
j'avais la peau des hanches en sang. Ce fut ma première rencontre avec les
Français.
Trois
ans plus tard, on m'a enfermée dans une grotte, derrière le village. La porte
en était renfoncée, j'étais enfouie dans la montagne. Ces grottes sont les
maisons de nos ancêtres, c'est ce qu'ils disaient. Ils avaient tout organisé à
l'avance. Le lit, les couvertures, le trou au fond pour faire mes besoins et le
tas de sable à côté, et l'eau pour me laver. Et ce sont les hommes du village,
élevant leur bâton à mon approche, qui déposaient mon repas et la gargoulette
d'eau, sans un mot. Des hommes. Une nourriture succulente comme jamais je n'en
avais goûtée à la maison. Je ne savais pas pourquoi ils m'avaient enfermée, mon
père, mes oncles. Je venais à peine de connaître le sang. Pourquoi? J'ai failli me casser la
tête avec des pourquoi. Pourquoi? Pourquoi ? Je m'en arrachais les poumons. En vain, en vain.
Les
premiers jours, les premières semaines, prisonnière sous la montagne, j'ai
crié, secoué la porte, crié encore, frappé le rocher avec mes poings, avec mon
front, déchiré mes joues, crié, cogné. Je courais en rond. J'envoyais mes pieds
contre les parois. Un rat pris au piège. Un rat. Et puis je me suis épuisée.
J'ai cessé de jeter la nourriture qu'ils m'apportaient. J'ai appris à voir dans
le noir. Pas grand-chose à voir. Le trajet d'un trait de lumière fin comme un
fil tout autour de la pièce, du matin au crépuscule. Mettre une fourmi sur le
trait de lumière. L'y ramener inlassablement puis l'écraser de rage.
Monique
Les
lumières rondes du plafond m'éblouissent. Je ferme à demi les yeux. Un jeune
homme brun, torse nu sous sa blouse, pousse mon lit vers le lieu où ils vont
dévoiler, sous les lumières crues, le mystère de mon corps. Corps mien et qui
m'est pourtant inconnu. Comme tous les humains je sais si peu de choses de moi.
Quelques aspects extérieurs de mon physique, très peu sur mes mécanismesintérieurs, quasiment rien sur
ce qui se passe dans ma tête. Nous nous entrevoyons dans une pénombre, une
myopie épaisses. De quoi sommes-nous maîtres? Qui nous guide?
Je
vois le cou et le menton du jeune homme. Déjà une mollesse, là. Il ne se verra
jamais comme je le vois en cet instant. Point de vue unique. Sa barbe est dure.
Traces rouges du rasoir. Tac, tac, tac, bruit du chariot. Ascenseur. On monte? On descend? Je ne sais pas. On m'emporte. Labyrinthe hospitalier. Inhospitalier. Stop.
Sursaut. Une infirmière remplace l'homme brun. On repart. Lumière, ombre,
lumière. Mal au cœur.
-
Tout va bien?
Je
réponds d'un sourire. J'ai toujours été silencieuse. Enfin, toujours, je ne
sais pas. Depuis la prison et, j'allais dire la mort. Non, il faut quand même
dire la naissance. Depuis cela oui, je suis silencieuse. Quarante ans. J'ai
tenu au secret même mes joies. Aucune confidente, aucun proche. Personne ne
sait. Est-ce parce que je n'ai pas eu le droit de vivre ce premier deuil? Parce que j'ai dû le
ravaler, parce que la chance de cette vie donnée m'a fermé la bouche? Sans doute aurait-il été
plus sain que je le pleure ce bébé bleu, que les pleurs me lessivent jusqu'à
l'os. J'aurais gagné le droit d'être moi-même. Enfin, c'est ce que je crois. Au
lieu de cela on m'a collé la vie dans les bras et j'ai dû m'estimer heureuse.
J'ai filé doux. J'ai eu peur qu'on me l'arrache, cette vie non méritée. Peur de
tout. Peur de me dévoiler. Les paroles que je prononce sont très rares.
Personne ne s'en étonne. Depuis quand n'ai-je pas entendu: «Monique, tu ne dis rien?» Ils se sont habitués. Je suis silence.
L'après-midi
la vie étouffée, étouffante de l'hôpital m'oppresse. Faite de soupirs sifflant
entre les dents, de souffrances tapies, de désespoirs exhalés, de naufrages, de
terreurs à l'affût, d'appels au secours feutrés, de fuites, de cris soudains,
d'indifférences furtives. Je vogue sur cette mer.
Je
plonge dans mon silence, qui n'est pas vide, non. Je suis le réceptacle des
voix perdues. J'écoute les voix en moi. Je les mène à leur paroxysme ou les
laisse tarir. Certaines s'imposent et m'envahissent contre ma volonté. Les unes
reviennent après des années, que je croyais perdues. D'autres sont en moi
depuis toujours. Voix anciennes comme celle de mon ancêtre Djeyhmouna qui
tresse depuis toujours sa vie à la mienne, à moins que ce soit moi... Voix
inconnues, voix des compagnes disparues, voix des vivants éloignés, mais jamais
sa voix à lui, la voix de l'enfant bleu. Non. Il se tait.
Dénoue
tes bras mon poussin, desserre tes lèvres. N'aies plus peur. Détends tes
petites jambes, là, ne crains rien, ne crains rien, ouvre tes doigts.
Parle-moi.
J'ai peur.
Je
suis trop faible à présent pour arrêter le film de la mémoire, je n'ai plus la
force d'interdire aux souvenirs de revenir me blesser encore et encore.
J'étais
seule dans la maison vide. Les parachutistes arrêtaient et torturaient tous les
communistes. Les camarades avaient su que Robert était sur la liste. Ils
l'avaient averti. Il était aussitôt reparti en France. «Tu n'as pas peur?» demandait Yasmina, la petite bonne. Non, je n'avais pas peur. J'avais
vingt-trois ans. J'étais en accord avec mes idées, j'attendais un enfant,
j'admirais mon mari pour son engagement. J'avais été institutrice dans le bled,
je savais pour quoi et pourquoi je luttais. Pourtant, même quand je lisais le
nom des guillotinés sur la porte de Barberousse et jusqu'à ce qu'ils m'emmènent
dans le long couloir rayé de sang, il y a eu une distance incompréhensible
entre la réalité et moi. Je me pensais invulnérable. Je n'imaginais pas que
l'horreur puisse m'atteindre. Je ne sais pas pourquoi. Une erreur.
Et
puis il y a eu les coups de feu la nuit. Les hurlements d'hommes que l'on tue
dans la rue. La course. J'ai seulement allumé la lampe torche. Je me suis
levée, si lourde. Je me suis collée aux volets. En bas j'ai vu l'ombre raser
les murs, tourner au coin. Je suis allée près de la porte d'entrée. J'ai
entendu sa respiration dans l'escalier. J'ai ouvert. Il était là. Il est entré.
Nous n'avons rien dit. Nous sommes restés un moment, debout, très près l'un de
l'autre, éclairés par le lampadaire de la rue tandis que les cavalcades dehors
se rapprochaient. Je ne voyais que ses yeux et sa main sur sa bouche pour
étouffer son souffle. Puis il a vu que j'étais européenne, enceinte. Il a caché
son visage en sang dans ses mains. «Ne regarde pas, c'est pas bon pour ton petit.» Il a dit «Piti» et j'ai eu envie
de sourire. Où le cacher? Je l'ai emmené dans la chambre. Notre lit était
un matelas posé sur une estrade. Obsession professionnelle? Nous avons soulevé
quelques lattes de bois. «Glisse-toi là dessous. À moins qu'ils mettent tout sans dessus
dessous, ou qu'ils viennent avec des chiens, ils ne te trouveront pas.» Il s'est aplati par terre, j'ai laissé retomber le matelas. J'ai
refait le
lit. Au moment où j'allais m'allonger, dans le faisceau de la lampe électrique
j'ai vu les gouttes de sang sur le sol. Je les ai suivies, les ai essuyées avec
le mouchoir qui était sous mon oreiller. Jusque sur le palier.
Ils
sont arrivés. Chaussures énormes, armes, odeur de tabac, de transpiration. Le
lit était chaud, ils ont vérifié. Ils ont ouvert les portes, armoires,
placards, tout a été sondé. Je me tenais là, soudain honteuse sous leurs
regards. Mon décolleté, mes bras nus, mon gros ventre, mes cheveux défaits, la
presque transparence de ma chemise de nuit. Je voyais tout cela avec leurs
yeux. Je serrais dans ma main le mouchoir replié sur le sang et le pressais
contre mon nez, de temps en temps. Quand ils ont eu fouillé la chambre, j'ai
dit d'une petite voix: «S'il vous plaît, est-ce que je
peux m'asseoir? Je ne me sens pas bien.» Et c'était vrai.
Mes membres étaient en carton bouilli. Mon ventre pesait. Je me suis assise sur
le lit. Ils m'ont interrogée. Où était mon mari? Depuis quand
était-il
parti? Pourquoi? Ils savaient qu'il
était un rouge, un traître, un ami des bicots. S'il avait quoi que ce soit à
voir avec cette racaille, il ne ferait pas de vieux os. Je n'ai presque rien
dit. De ma place je croyais entendre la respiration de l'autre, dessous. Ils
sont partis. J'ai attendu longtemps avant de lui adresser la parole dans mon
arabe laborieux. Il n'a pas répondu. Il s'était endormi.
J'ai
nettoyé ses plaies, dans la cuisine. Lui assis sur le tabouret, moi debout.
J'avais enfilé une djellaba d'homme sur ma chemise de nuit. Le tissu était
tendu sur mon ventre. J'avais chaud. Les coupures étaient profondes. Un nerf
vibrait sous la paupière du jeune homme.
-
Où je suis ici?
Je
lui ai expliqué.
-
Tu dois partir.
-
Je sais.
-
Tu as été courageuse. Pourquoi?
-
Vous serez un peuple libre.
C'est
tout ce que j'ai trouvé à dire. Un peu grandiloquent. Je me sentais toute bête...
Il
m'a attirée à lui et a posé sa joue sur mon ventre. Il a fermé les yeux. Je
n'avais pas peur. Je voyais sa nuque maigre. J'ai eu envie de serrer cette tête
d'homme contre mon ventre mais je ne l'ai pas fait. Jamais, malgré tout ce qui
allait hacher ma vie par la suite, je n'oublierai ce moment de grâce. Ces
quelques minutes de repos dans le danger, la vie, la mort. Cette fraternité
au-delà des sexes, de l'histoire. Quelque chose qui nous dépassait tous deux.
L'enfant bougeait. L'homme demeurait les yeux fermés. Peut-être priait-il. Je
n'ai jamais su qui il était ni ce qu'il est devenu. Ce que je sais, c'est qu'un
voisin l'a vu sortir avant l'aube. Et qu'en me dénonçant il a tué mon enfant.
Les gens parlent de pardon sans savoir. Je n'ai aucune idée de ce qu'est le
pardon. Pourquoi devrait-on pardonner à ceux qui nous tuent? Jamais. Quarante ans après,
si un vieillard se présentait
et me disait: «c'est moi», je lui arracherais les yeux.
Nous
gravissions les marches du perron. Sa main serrait mon bras, un peu au dessus
du coude. J'avais l'impression que les doigts de l'homme étaient en métal. Ils
allaient crever ma peau. Mon bras allait se couper en deux exactement à
l'endroit où il me serrait. J'ai tourné la tête vers lui. Dans le soleil, sur
sa nuque rasée, les cheveux blonds du légionnaire brillaient comme de la soie.
J'ai eu une pensée incongrue, une pensée de petite fille: il a le profil du prince Eric. Nous sommes entrés. La
puanteur était épaisse. L'odeur fade et faisandée du sang était partout. Mêlée
à elle, une odeur aigre à faire dresser les cheveux sur la tête, une odeur
honteuse, dominait l'âcreté de l'urine, du vomi et de la sueur.
Claudia
Elle
geint dans le lit. Pâle. Elle grimace. Je me penche sur elle. Haleine d'opérée.
J'ai l'habitude. Le goutte-à-goutte est silencieux. Le temps passe. Cette femme
à laquelle longtemps j'ai cru ressembler n'est pas ma mère. Impossible qu'elle
le soit. Scientifiquement impossible. Je le sais depuis une heure. Mon corps se
réchauffe enfin. J'étais parcourue de frissons de la racine des cheveux aux
talons. J'ai horreur que mon corps échappe à mon contrôle et fasse cavalier
seul. Mais c'est fini, je ne tremble plus.
J'étais
tellement bien placée pour croire que les catastrophes n'arrivent qu'aux
autres. Eh bien ce coup-ci c'est mon tour. Est-ce vraiment une catastrophe? Je ne suis pas la fille de
ma mère. Ridicules ces mots. Mon rire, trop sec, m'étouffe. Pleurer m'est impossible.
Cette
femme. Ma mère? Pas ma mère? Est gravement atteinte dans sa santé, dans son
corps. Enfin parlons franc, ma mère a un mauvais cancer. Maman? Maman, comment te sens-tu? Elle gémit. Gant
humide sur
le front. Non, je n'ai jamais eu d'autre mère qu'elle. Mais je n'ai jamais
compris cette femme. Ces exaltations, ces glissades dans la dépression. Son
amour encombrant. Ses silences. Et ses regards parfois qui me faisaient peur.
Je tombe. Un vide se creuse à l'intérieur de moi. Je suis comme ces morceaux,
arrachés à quelle planète? Qui filent dans la nuit sidérale. Une pièce détachée. Détachée de
qui?
J'avais
quinze ans, je lui ai dit: «Tu crois que tu m'as fait un cadeau en me donnant la vie?
J'en veux plus de cette vie.» J'ai vu sous mes yeux ma mère se transformer en une bête hideuse.
Son visage toujours policé, lissé, est devenu rouge, bouffi, et sa voix n'avait
plus rien de commun avec sa voix. J'étais horrifiée. Un mugissement caverneux lui sortait du ventre.
Quelque chose d'animal. Et son visage aussi, animal. Cette lèvre retroussée.
J'ai cru que ma mère allait se jeter sur moi et me mordre. Elle répétait: «Ne redis plus jamais ça! Ne redis plus
jamais ça. Je te défends! Je te défends! Je te défends!» Méconnaissable, hallucinée, elle venait vers moi les mains en avant,
et au moment où elle allait me toucher elle s'est cassée en deux. «Ah, mon ventre!» Elle est repartie vers sa chambre. J'ai vu le
filet de sang sur sa jambe.
Cette
femme-lionne qui s'est révélée à moi, si totalement différente de tout ce que
je connaissais d'elle jusqu'alors, je me suis longtemps demandé d'où elle
sortait. Sa métamorphose m'a terrorisée. Ce rugissement monstrueux, c'est lui
qui a scellé à jamais, pour moi, l'interdit du suicide.
Est-ce
que j'ai été tranquille auprès de ma mère? Jamais. Et elle? Je ne crois pas. Enfin, jamais, non, j'exagère.
Quand j'étais petite tout allait bien. Il y avait seulement la gêne de son
regard toujours sur moi, même quand je croyais être seule. Ce drôle de regard qui te
dépouille, qui voit en toi, au delà de toi quelque chose que tu ne vois pas. De
l'amour dans ce regard? Oui, il y en avait sûrement mais avec autre chose. Elle me
surveillait. Ou plutôt elle surveillait tout ce qui m'environnait. Elle était inquiète. Quand
nous étions dans un endroit inconnu, si elle me perdait des yeux, son angoisse
était perceptible. Claudia? Claudia? Où es-tu? Ça m'énervait
son regard, ses appels comme une laisse courte qui m'empêchaient d'explorer le
monde. En quoi
le monde était-il dangereux? De quoi avait-elle peur? Et puis,
adolescente, j'ai compris et elle a compris, que s'il y avait un danger, il
était en moi.
« Liens de sang » est un roman singulier. Déjà, la symbolique du
titre joue sur l'ambiguïté avec les liens « du » sang. Ici, il
s'agit de l'immolation de l'Algérie, sous le joug de la colonisation et
de l'intégrisme, avec ses ramifications sanglantes de rivières enragées
qui vont irriguer de folie les rapports humains et dévaster le pays ! Le
récit nous emportera dans l'ampleur d'une grande fresque mais aussi nous fera
pénétrer les vaisseaux sanguins de la chair de l'être...
C'est à
partir du regard humaniste de trois femmes silencieuses que le roman est bâti.
Chaque chapitre est dévolu à l'une d'entre d'elles, qui se
raconte, témoigne de son parcours d'engagement sur le terrain, de ses
joies, de ses peines, questionne. Les faits historiques, mêlés à la fiction,
sont réincarnés dans l'écriture, et le mot, désincarcéré, frappe fort. Les
chapitres, fulgurants, sans cesse renouvelés de la diversité des destins,
s'enchaînent à la cadence des vagues. Mirage des images, des paysages
paradisiaques de miniature précieuse, ensoleillés de touches impressionnistes,
côtoient l'enfer expressionniste des fléaux !
Janine Teisson écorce la nature de l'âme humaine ! Son regard sonde
les profondeurs ; rien ne lui échappe car elle attrape tout à
bras-le-corps ! Le corps dont elle fait sa substance et qui exsude de
partout ! Souffrance, exultation, tendresse en osmose avec la
bonté. Sensualité toujours en éveil au fil de trame du souvenir...
Sa
grand-mère du côté de l'Afrique, d'un coup de poing sur une gousse d'ail, en
faisait gicler instantanément l'amande ! En écho, l'écriture du roman
empoigne, cogne ! Phrases écourtées, concises, en droite ligne du
questionnement. Le peu, pour dire beaucoup, comme l'expression de l'enfant en
bas âge. Et si ses nombreuses publications de livres pour la jeunesse
signifiaient que Janine Teisson avait gardé l'étonnement de l'enfance ? Sa
vision sans appel, absolue de justesse, de justice, sans concession, non
convenue, fascinerait-t-elle la vérité ?
L'écriture est entrelacée d'une réflexion philosophique. Janine
Teisson ne nous mène pas en bateau ! L'innommable, elle le nomme sans
détours ! Le récite en litanie comme les écoliers dans la cour de
récréation ; jeu de massacre de l'opprobre ? Les histoires pour
enfants sont les plus cruelles, souvent monstrueuses. La grâce de l'enfance les
reçoit avec curiosité de risque, les yeux écarquillés, sans préjugé. A la
manière du cœur de Janine Teisson ! Ecriture de l'espoir ! La chute du
roman se relève aussitôt, de sa foi en l'avenir des liens d'amour...
On s'attache
au rayonnement de ce roman. Il appelle à la relecture comme un livre
de spiritualité. Pourquoi pas aussi, à l'occasion, se faire la surprise
jubilatoire d'ouvrir le livre rouge et noir, au hasard ? Ce sera la
plupart du temps un court chapitre qui se présentera, autonome, sans nécessité
de contexte, tel un poème, parce que ce roman n'a ni commencement ni fin et que
son liant est de la poésie qui transcende !
Trois époques, de la colonisation aux années 90.
Trois femmes, Djeyhmouna Monique et Claudia.
De Djeyhmouna l’ancêtre, petite paysanne soustraite à un sort terrible par Ismaël, homme juste et aimant - personnage librement inspiré de la vie de Thomas Ismaël Urbain - à Claudia qui part sur les traces d’une histoire familiale chahutée par l’Histoire, Janine Teisson, dans ce texte, mêle avec subtilité et justesse trois voix de femmes.
à voir sur Biblioblog
à écouter sur Radio Clapas avec Laure Méravilles
... Il a pris pour femme une veuve algérienne de treize ans. Ma mère… oui, ma mère, comment dire ? Toujours la même question. Ma mère donc, n’a jamais semblé s’interroger à ce sujet. Une femme de treize ans ! Elle m’a toujours dit que cet homme n’avait jamais renié ses choix. L’amour, la religion musulmane, l’Algérie. Contre tous. Ils ont eu une fille. Malheureuse, semble-t-il. Enfin, c’est ce que dit ma mère. Française, Algérienne, Africaine, ma mère est ce mélange. Voilà d’où lui viennent ses yeux violets et ses cheveux drus.
Trois époques, de la colonisation aux années 90.
Trois femmes, Djeyhmouna Monique et Claudia.
De Djeyhmouna l’ancêtre, petite paysanne soustraite à un sort terrible par Ismaël, homme juste et aimant - personnage librement inspiré de la vie de Thomas Ismaël Urbain - à Claudia qui part sur les traces d’une histoire familiale chahutée par l’Histoire, Janine Teisson, dans ce texte, mêle avec subtilité et justesse trois voix de femmes.
Un parcours magnifiquement restitué, où tous les chemins mènent ou ramènent à l’Algérie, lieu de tant de questionnements et de douleurs.
Une écriture sobre et percutante au service d’un récit à la fois captivant et poignant qui nous emporte au-delà des images convenues.
Janine Teisson a publié de très nombreux livres pour la jeunesse, elle revient par ce roman avec force à la littérature adulte.
Le
douar s'éveille. Chant des coqs. Bêlement des troupeaux, trot déjà épuisé du
mulet qui passe dans la ruelle. Un cheval pisse à grand jet. J'ouvre les yeux.
Elle est là près du feu. Dans la pénombre sépia je vois ses lourdes tresses
réunies sur son dos.
J'ai
autant de souvenirs de ma mère que si j'avais vécu toute une vie à l'observer.
Une vie réduite à sept années.
Ma
mère renouant son foulard sous sa nuque, le repoussant sur son front, du dos de
la main. Ma mère penchée sur la marmite qui bouillonne sur le foyer de pierres.
Grains de sel sur ses doigts, gouttes de sueur à sa lèvre. Pommettes hautes,
paupières tombantes. Ma mère tournant la tête vers moi et fronçant les sourcils
sans cesser de pousser le berceau d'osier qui se balance au bout d'une corde,
au centre de la pièce. Le mouvement si particulier de son poignet. L'éclat de
ses yeux dans l'ombre de notre maison de pierre. Ma tête s'enfonce dans le
moelleux de ses seins, son doigt râpeux écrase une larme sur ma joue.
Chatouille de ses doigts dans mes cheveux. Clac!
du pou qu'elle écrase. Ma mère au soleil, grande, dans l'embrasure de notre
porte.
Toute
ma vie des mélanges d'odeurs l'ont ramenée à moi, plus forts que des images. Je
l'ai sentie dans les épices, dans le grain d'anis croqué, dans l'odeur du feu.
Elle est revenue quelques heures avant la naissance de Béïa, ma fille, dans
l'odeur de cette eau qui s'écoulait de moi. était-ce un souvenir de la
naissance de mon frère, de ma sœur? Cette odeur. Mais jamais sa voix. Ma mère n'a pas de voix. Mon
prénom, «Djeyhmouna», comment le disait-elle, le criait-elle? J'ai oublié.
À
l'aube les chasseurs sont sortis de la brume. Les nôtres se sont levés dans
leurs burnous blancs. Ils ont pointé leurs fusils à long canon. Les zouaves,
innombrables fourmis rouges, montaient des ravins. Au loin, à la crête de nos
montagnes, dansaient les flammes de l'enfer. Les villages alentour brûlaient.
Les rues en pente ruisselaient de sang. Les soldats dérapaient, s'agrippaient à
ceux qui les précédaient et tous glissaient dans la boue rouge. Le sang des
infidèles abattus se mêlait au sang des nôtres. Les mulets aux jambes cassées,
les yeux fous, enchevêtrés aux hommes morts ou vivants, roulaient au fond des
ravins
À
midi le fracas et les hurlements ont cessé. Les femmes qui n'avaient pas brûlé
avec leurs enfants se terraient. Ma mère fut une des dernières à être abattue.
Pour les avoir maudits. Un de ces Arabes, qui combattent à leurs côtés par goût
de la mort et de la rapine, l'a entendue. Il l'a tailladée par deux fois au
visage et au cou. Sa joue a cogné le sol comme un os de mouton. On entendait
bouillonner son sang.
Nous
étions venus pour le mariage de ma tante. J'avais sept ans, peut-être moins.
Nous
avons fui la ville en flammes, laissant ma mère collée dans son sang. Mon père
nous a vus arriver le lendemain. Orphelins, et ma tante sans doute veuve. Elle
l'ignorait encore. Tout s'était passé très vite. Nous étions hébétés, idiots,
incapables de raconter. D'avoir porté mon frère sur le chemin toute la nuit
j'avais la peau des hanches en sang. Ce fut ma première rencontre avec les
Français.
Trois
ans plus tard, on m'a enfermée dans une grotte, derrière le village. La porte
en était renfoncée, j'étais enfouie dans la montagne. Ces grottes sont les
maisons de nos ancêtres, c'est ce qu'ils disaient. Ils avaient tout organisé à
l'avance. Le lit, les couvertures, le trou au fond pour faire mes besoins et le
tas de sable à côté, et l'eau pour me laver. Et ce sont les hommes du village,
élevant leur bâton à mon approche, qui déposaient mon repas et la gargoulette
d'eau, sans un mot. Des hommes. Une nourriture succulente comme jamais je n'en
avais goûtée à la maison. Je ne savais pas pourquoi ils m'avaient enfermée, mon
père, mes oncles. Je venais à peine de connaître le sang. Pourquoi? J'ai failli me casser la
tête avec des pourquoi. Pourquoi? Pourquoi ? Je m'en arrachais les poumons. En vain, en vain.
Les
premiers jours, les premières semaines, prisonnière sous la montagne, j'ai
crié, secoué la porte, crié encore, frappé le rocher avec mes poings, avec mon
front, déchiré mes joues, crié, cogné. Je courais en rond. J'envoyais mes pieds
contre les parois. Un rat pris au piège. Un rat. Et puis je me suis épuisée.
J'ai cessé de jeter la nourriture qu'ils m'apportaient. J'ai appris à voir dans
le noir. Pas grand-chose à voir. Le trajet d'un trait de lumière fin comme un
fil tout autour de la pièce, du matin au crépuscule. Mettre une fourmi sur le
trait de lumière. L'y ramener inlassablement puis l'écraser de rage.
Monique
Les
lumières rondes du plafond m'éblouissent. Je ferme à demi les yeux. Un jeune
homme brun, torse nu sous sa blouse, pousse mon lit vers le lieu où ils vont
dévoiler, sous les lumières crues, le mystère de mon corps. Corps mien et qui
m'est pourtant inconnu. Comme tous les humains je sais si peu de choses de moi.
Quelques aspects extérieurs de mon physique, très peu sur mes mécanismesintérieurs, quasiment rien sur
ce qui se passe dans ma tête. Nous nous entrevoyons dans une pénombre, une
myopie épaisses. De quoi sommes-nous maîtres? Qui nous guide?
Je
vois le cou et le menton du jeune homme. Déjà une mollesse, là. Il ne se verra
jamais comme je le vois en cet instant. Point de vue unique. Sa barbe est dure.
Traces rouges du rasoir. Tac, tac, tac, bruit du chariot. Ascenseur. On monte? On descend? Je ne sais pas. On m'emporte. Labyrinthe hospitalier. Inhospitalier. Stop.
Sursaut. Une infirmière remplace l'homme brun. On repart. Lumière, ombre,
lumière. Mal au cœur.
-
Tout va bien?
Je
réponds d'un sourire. J'ai toujours été silencieuse. Enfin, toujours, je ne
sais pas. Depuis la prison et, j'allais dire la mort. Non, il faut quand même
dire la naissance. Depuis cela oui, je suis silencieuse. Quarante ans. J'ai
tenu au secret même mes joies. Aucune confidente, aucun proche. Personne ne
sait. Est-ce parce que je n'ai pas eu le droit de vivre ce premier deuil? Parce que j'ai dû le
ravaler, parce que la chance de cette vie donnée m'a fermé la bouche? Sans doute aurait-il été
plus sain que je le pleure ce bébé bleu, que les pleurs me lessivent jusqu'à
l'os. J'aurais gagné le droit d'être moi-même. Enfin, c'est ce que je crois. Au
lieu de cela on m'a collé la vie dans les bras et j'ai dû m'estimer heureuse.
J'ai filé doux. J'ai eu peur qu'on me l'arrache, cette vie non méritée. Peur de
tout. Peur de me dévoiler. Les paroles que je prononce sont très rares.
Personne ne s'en étonne. Depuis quand n'ai-je pas entendu: «Monique, tu ne dis rien?» Ils se sont habitués. Je suis silence.
L'après-midi
la vie étouffée, étouffante de l'hôpital m'oppresse. Faite de soupirs sifflant
entre les dents, de souffrances tapies, de désespoirs exhalés, de naufrages, de
terreurs à l'affût, d'appels au secours feutrés, de fuites, de cris soudains,
d'indifférences furtives. Je vogue sur cette mer.
Je
plonge dans mon silence, qui n'est pas vide, non. Je suis le réceptacle des
voix perdues. J'écoute les voix en moi. Je les mène à leur paroxysme ou les
laisse tarir. Certaines s'imposent et m'envahissent contre ma volonté. Les unes
reviennent après des années, que je croyais perdues. D'autres sont en moi
depuis toujours. Voix anciennes comme celle de mon ancêtre Djeyhmouna qui
tresse depuis toujours sa vie à la mienne, à moins que ce soit moi... Voix
inconnues, voix des compagnes disparues, voix des vivants éloignés, mais jamais
sa voix à lui, la voix de l'enfant bleu. Non. Il se tait.
Dénoue
tes bras mon poussin, desserre tes lèvres. N'aies plus peur. Détends tes
petites jambes, là, ne crains rien, ne crains rien, ouvre tes doigts.
Parle-moi.
J'ai peur.
Je
suis trop faible à présent pour arrêter le film de la mémoire, je n'ai plus la
force d'interdire aux souvenirs de revenir me blesser encore et encore.
J'étais
seule dans la maison vide. Les parachutistes arrêtaient et torturaient tous les
communistes. Les camarades avaient su que Robert était sur la liste. Ils
l'avaient averti. Il était aussitôt reparti en France. «Tu n'as pas peur?» demandait Yasmina, la petite bonne. Non, je n'avais pas peur. J'avais
vingt-trois ans. J'étais en accord avec mes idées, j'attendais un enfant,
j'admirais mon mari pour son engagement. J'avais été institutrice dans le bled,
je savais pour quoi et pourquoi je luttais. Pourtant, même quand je lisais le
nom des guillotinés sur la porte de Barberousse et jusqu'à ce qu'ils m'emmènent
dans le long couloir rayé de sang, il y a eu une distance incompréhensible
entre la réalité et moi. Je me pensais invulnérable. Je n'imaginais pas que
l'horreur puisse m'atteindre. Je ne sais pas pourquoi. Une erreur.
Et
puis il y a eu les coups de feu la nuit. Les hurlements d'hommes que l'on tue
dans la rue. La course. J'ai seulement allumé la lampe torche. Je me suis
levée, si lourde. Je me suis collée aux volets. En bas j'ai vu l'ombre raser
les murs, tourner au coin. Je suis allée près de la porte d'entrée. J'ai
entendu sa respiration dans l'escalier. J'ai ouvert. Il était là. Il est entré.
Nous n'avons rien dit. Nous sommes restés un moment, debout, très près l'un de
l'autre, éclairés par le lampadaire de la rue tandis que les cavalcades dehors
se rapprochaient. Je ne voyais que ses yeux et sa main sur sa bouche pour
étouffer son souffle. Puis il a vu que j'étais européenne, enceinte. Il a caché
son visage en sang dans ses mains. «Ne regarde pas, c'est pas bon pour ton petit.» Il a dit «Piti» et j'ai eu envie
de sourire. Où le cacher? Je l'ai emmené dans la chambre. Notre lit était
un matelas posé sur une estrade. Obsession professionnelle? Nous avons soulevé
quelques lattes de bois. «Glisse-toi là dessous. À moins qu'ils mettent tout sans dessus
dessous, ou qu'ils viennent avec des chiens, ils ne te trouveront pas.» Il s'est aplati par terre, j'ai laissé retomber le matelas. J'ai
refait le
lit. Au moment où j'allais m'allonger, dans le faisceau de la lampe électrique
j'ai vu les gouttes de sang sur le sol. Je les ai suivies, les ai essuyées avec
le mouchoir qui était sous mon oreiller. Jusque sur le palier.
Ils
sont arrivés. Chaussures énormes, armes, odeur de tabac, de transpiration. Le
lit était chaud, ils ont vérifié. Ils ont ouvert les portes, armoires,
placards, tout a été sondé. Je me tenais là, soudain honteuse sous leurs
regards. Mon décolleté, mes bras nus, mon gros ventre, mes cheveux défaits, la
presque transparence de ma chemise de nuit. Je voyais tout cela avec leurs
yeux. Je serrais dans ma main le mouchoir replié sur le sang et le pressais
contre mon nez, de temps en temps. Quand ils ont eu fouillé la chambre, j'ai
dit d'une petite voix: «S'il vous plaît, est-ce que je
peux m'asseoir? Je ne me sens pas bien.» Et c'était vrai.
Mes membres étaient en carton bouilli. Mon ventre pesait. Je me suis assise sur
le lit. Ils m'ont interrogée. Où était mon mari? Depuis quand
était-il
parti? Pourquoi? Ils savaient qu'il
était un rouge, un traître, un ami des bicots. S'il avait quoi que ce soit à
voir avec cette racaille, il ne ferait pas de vieux os. Je n'ai presque rien
dit. De ma place je croyais entendre la respiration de l'autre, dessous. Ils
sont partis. J'ai attendu longtemps avant de lui adresser la parole dans mon
arabe laborieux. Il n'a pas répondu. Il s'était endormi.
J'ai
nettoyé ses plaies, dans la cuisine. Lui assis sur le tabouret, moi debout.
J'avais enfilé une djellaba d'homme sur ma chemise de nuit. Le tissu était
tendu sur mon ventre. J'avais chaud. Les coupures étaient profondes. Un nerf
vibrait sous la paupière du jeune homme.
-
Où je suis ici?
Je
lui ai expliqué.
-
Tu dois partir.
-
Je sais.
-
Tu as été courageuse. Pourquoi?
-
Vous serez un peuple libre.
C'est
tout ce que j'ai trouvé à dire. Un peu grandiloquent. Je me sentais toute bête...
Il
m'a attirée à lui et a posé sa joue sur mon ventre. Il a fermé les yeux. Je
n'avais pas peur. Je voyais sa nuque maigre. J'ai eu envie de serrer cette tête
d'homme contre mon ventre mais je ne l'ai pas fait. Jamais, malgré tout ce qui
allait hacher ma vie par la suite, je n'oublierai ce moment de grâce. Ces
quelques minutes de repos dans le danger, la vie, la mort. Cette fraternité
au-delà des sexes, de l'histoire. Quelque chose qui nous dépassait tous deux.
L'enfant bougeait. L'homme demeurait les yeux fermés. Peut-être priait-il. Je
n'ai jamais su qui il était ni ce qu'il est devenu. Ce que je sais, c'est qu'un
voisin l'a vu sortir avant l'aube. Et qu'en me dénonçant il a tué mon enfant.
Les gens parlent de pardon sans savoir. Je n'ai aucune idée de ce qu'est le
pardon. Pourquoi devrait-on pardonner à ceux qui nous tuent? Jamais. Quarante ans après,
si un vieillard se présentait
et me disait: «c'est moi», je lui arracherais les yeux.
Nous
gravissions les marches du perron. Sa main serrait mon bras, un peu au dessus
du coude. J'avais l'impression que les doigts de l'homme étaient en métal. Ils
allaient crever ma peau. Mon bras allait se couper en deux exactement à
l'endroit où il me serrait. J'ai tourné la tête vers lui. Dans le soleil, sur
sa nuque rasée, les cheveux blonds du légionnaire brillaient comme de la soie.
J'ai eu une pensée incongrue, une pensée de petite fille: il a le profil du prince Eric. Nous sommes entrés. La
puanteur était épaisse. L'odeur fade et faisandée du sang était partout. Mêlée
à elle, une odeur aigre à faire dresser les cheveux sur la tête, une odeur
honteuse, dominait l'âcreté de l'urine, du vomi et de la sueur.
Claudia
Elle
geint dans le lit. Pâle. Elle grimace. Je me penche sur elle. Haleine d'opérée.
J'ai l'habitude. Le goutte-à-goutte est silencieux. Le temps passe. Cette femme
à laquelle longtemps j'ai cru ressembler n'est pas ma mère. Impossible qu'elle
le soit. Scientifiquement impossible. Je le sais depuis une heure. Mon corps se
réchauffe enfin. J'étais parcourue de frissons de la racine des cheveux aux
talons. J'ai horreur que mon corps échappe à mon contrôle et fasse cavalier
seul. Mais c'est fini, je ne tremble plus.
J'étais
tellement bien placée pour croire que les catastrophes n'arrivent qu'aux
autres. Eh bien ce coup-ci c'est mon tour. Est-ce vraiment une catastrophe? Je ne suis pas la fille de
ma mère. Ridicules ces mots. Mon rire, trop sec, m'étouffe. Pleurer m'est impossible.
Cette
femme. Ma mère? Pas ma mère? Est gravement atteinte dans sa santé, dans son
corps. Enfin parlons franc, ma mère a un mauvais cancer. Maman? Maman, comment te sens-tu? Elle gémit. Gant
humide sur
le front. Non, je n'ai jamais eu d'autre mère qu'elle. Mais je n'ai jamais
compris cette femme. Ces exaltations, ces glissades dans la dépression. Son
amour encombrant. Ses silences. Et ses regards parfois qui me faisaient peur.
Je tombe. Un vide se creuse à l'intérieur de moi. Je suis comme ces morceaux,
arrachés à quelle planète? Qui filent dans la nuit sidérale. Une pièce détachée. Détachée de
qui?
J'avais
quinze ans, je lui ai dit: «Tu crois que tu m'as fait un cadeau en me donnant la vie?
J'en veux plus de cette vie.» J'ai vu sous mes yeux ma mère se transformer en une bête hideuse.
Son visage toujours policé, lissé, est devenu rouge, bouffi, et sa voix n'avait
plus rien de commun avec sa voix. J'étais horrifiée. Un mugissement caverneux lui sortait du ventre.
Quelque chose d'animal. Et son visage aussi, animal. Cette lèvre retroussée.
J'ai cru que ma mère allait se jeter sur moi et me mordre. Elle répétait: «Ne redis plus jamais ça! Ne redis plus
jamais ça. Je te défends! Je te défends! Je te défends!» Méconnaissable, hallucinée, elle venait vers moi les mains en avant,
et au moment où elle allait me toucher elle s'est cassée en deux. «Ah, mon ventre!» Elle est repartie vers sa chambre. J'ai vu le
filet de sang sur sa jambe.
Cette
femme-lionne qui s'est révélée à moi, si totalement différente de tout ce que
je connaissais d'elle jusqu'alors, je me suis longtemps demandé d'où elle
sortait. Sa métamorphose m'a terrorisée. Ce rugissement monstrueux, c'est lui
qui a scellé à jamais, pour moi, l'interdit du suicide.
Est-ce
que j'ai été tranquille auprès de ma mère? Jamais. Et elle? Je ne crois pas. Enfin, jamais, non, j'exagère.
Quand j'étais petite tout allait bien. Il y avait seulement la gêne de son
regard toujours sur moi, même quand je croyais être seule. Ce drôle de regard qui te
dépouille, qui voit en toi, au delà de toi quelque chose que tu ne vois pas. De
l'amour dans ce regard? Oui, il y en avait sûrement mais avec autre chose. Elle me
surveillait. Ou plutôt elle surveillait tout ce qui m'environnait. Elle était inquiète. Quand
nous étions dans un endroit inconnu, si elle me perdait des yeux, son angoisse
était perceptible. Claudia? Claudia? Où es-tu? Ça m'énervait
son regard, ses appels comme une laisse courte qui m'empêchaient d'explorer le
monde. En quoi
le monde était-il dangereux? De quoi avait-elle peur? Et puis,
adolescente, j'ai compris et elle a compris, que s'il y avait un danger, il
était en moi.
« Liens de sang » est un roman singulier. Déjà, la symbolique du
titre joue sur l'ambiguïté avec les liens « du » sang. Ici, il
s'agit de l'immolation de l'Algérie, sous le joug de la colonisation et
de l'intégrisme, avec ses ramifications sanglantes de rivières enragées
qui vont irriguer de folie les rapports humains et dévaster le pays ! Le
récit nous emportera dans l'ampleur d'une grande fresque mais aussi nous fera
pénétrer les vaisseaux sanguins de la chair de l'être...
C'est à
partir du regard humaniste de trois femmes silencieuses que le roman est bâti.
Chaque chapitre est dévolu à l'une d'entre d'elles, qui se
raconte, témoigne de son parcours d'engagement sur le terrain, de ses
joies, de ses peines, questionne. Les faits historiques, mêlés à la fiction,
sont réincarnés dans l'écriture, et le mot, désincarcéré, frappe fort. Les
chapitres, fulgurants, sans cesse renouvelés de la diversité des destins,
s'enchaînent à la cadence des vagues. Mirage des images, des paysages
paradisiaques de miniature précieuse, ensoleillés de touches impressionnistes,
côtoient l'enfer expressionniste des fléaux !
Janine Teisson écorce la nature de l'âme humaine ! Son regard sonde
les profondeurs ; rien ne lui échappe car elle attrape tout à
bras-le-corps ! Le corps dont elle fait sa substance et qui exsude de
partout ! Souffrance, exultation, tendresse en osmose avec la
bonté. Sensualité toujours en éveil au fil de trame du souvenir...
Sa
grand-mère du côté de l'Afrique, d'un coup de poing sur une gousse d'ail, en
faisait gicler instantanément l'amande ! En écho, l'écriture du roman
empoigne, cogne ! Phrases écourtées, concises, en droite ligne du
questionnement. Le peu, pour dire beaucoup, comme l'expression de l'enfant en
bas âge. Et si ses nombreuses publications de livres pour la jeunesse
signifiaient que Janine Teisson avait gardé l'étonnement de l'enfance ? Sa
vision sans appel, absolue de justesse, de justice, sans concession, non
convenue, fascinerait-t-elle la vérité ?
L'écriture est entrelacée d'une réflexion philosophique. Janine
Teisson ne nous mène pas en bateau ! L'innommable, elle le nomme sans
détours ! Le récite en litanie comme les écoliers dans la cour de
récréation ; jeu de massacre de l'opprobre ? Les histoires pour
enfants sont les plus cruelles, souvent monstrueuses. La grâce de l'enfance les
reçoit avec curiosité de risque, les yeux écarquillés, sans préjugé. A la
manière du cœur de Janine Teisson ! Ecriture de l'espoir ! La chute du
roman se relève aussitôt, de sa foi en l'avenir des liens d'amour...
On s'attache
au rayonnement de ce roman. Il appelle à la relecture comme un livre
de spiritualité. Pourquoi pas aussi, à l'occasion, se faire la surprise
jubilatoire d'ouvrir le livre rouge et noir, au hasard ? Ce sera la
plupart du temps un court chapitre qui se présentera, autonome, sans nécessité
de contexte, tel un poème, parce que ce roman n'a ni commencement ni fin et que
son liant est de la poésie qui transcende !