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Collection Les chants de Nidaba


couv-lien-de-sang.jpgLiens de Sang

Janine Teisson

mars 2010

selection du Prix orange du Livre

Trois époques, de la colonisation aux années 90.
Trois femmes, Djeyhmouna Monique et Claudia.

De Djeyhmouna l’ancêtre, petite paysanne soustraite à un sort terrible par Ismaël, homme juste et aimant - personnage librement inspiré de la vie de Thomas Ismaël Urbain - à Claudia qui part sur les traces d’une histoire familiale chahutée par l’Histoire, Janine Teisson, dans ce texte, mêle avec subtilité et justesse trois voix de femmes.
à voir sur Biblioblog
à écouter sur Radio Clapas avec Laure Méravilles

... Il a pris pour femme une veuve algérienne de treize ans. Ma mère… oui, ma mère, comment dire ? Toujours la même question. Ma mère donc, n’a jamais semblé s’interroger à ce sujet. Une femme de treize ans ! Elle m’a toujours dit que cet homme n’avait jamais renié ses choix. L’amour, la religion musulmane, l’Algérie. Contre tous. Ils ont eu une fille. Malheureuse, semble-t-il. Enfin, c’est ce que dit ma mère. Française, Algérienne, Africaine, ma mère est ce mélange. Voilà d’où lui viennent ses yeux violets et ses cheveux drus.

Trois époques, de la colonisation aux années 90.
Trois femmes, Djeyhmouna Monique et Claudia.

De Djeyhmouna l’ancêtre, petite paysanne soustraite à un sort terrible par Ismaël, homme juste et aimant - personnage librement inspiré de la vie de Thomas Ismaël Urbain - à Claudia qui part sur les traces d’une histoire familiale chahutée par l’Histoire, Janine Teisson, dans ce texte, mêle avec subtilité et justesse trois voix de femmes.

Un parcours magnifiquement restitué, où tous les chemins mènent ou ramènent à l’Algérie, lieu de tant de questionnements et de douleurs.
Une écriture sobre et percutante au service d’un récit à la fois captivant et poignant qui nous emporte au-delà des images convenues. 

 

Janine Teisson a publié de très nombreux livres pour la jeunesse, elle revient par ce roman avec force à la littérature adulte.

Détails

Prix : 15 € TTC

2010 - 232 pages
ISBN : 978-2-914467-62-9

premières pages

Djeyhmouna

 
Le douar s'éveille. Chant des coqs. Bêlement des troupeaux, trot déjà épuisé du mulet qui passe dans la ruelle. Un cheval pisse à grand jet. J'ouvre les yeux. Elle est là près du feu. Dans la pénombre sépia je vois ses lourdes tresses réunies sur son dos.

J'ai autant de souvenirs de ma mère que si j'avais vécu toute une vie à l'observer. Une vie réduite à sept années.

Ma mère renouant son foulard sous sa nuque, le repoussant sur son front, du dos de la main. Ma mère penchée sur la marmite qui bouillonne sur le foyer de pierres. Grains de sel sur ses doigts, gouttes de sueur à sa lèvre. Pommettes hautes, paupières tombantes. Ma mère tournant la tête vers moi et fronçant les sourcils sans cesser de pousser le berceau d'osier qui se balance au bout d'une corde, au centre de la pièce. Le mouvement si particulier de son poignet. L'éclat de ses yeux dans l'ombre de notre maison de pierre. Ma tête s'enfonce dans le moelleux de ses seins, son doigt râpeux écrase une larme sur ma joue. Chatouille de ses doigts dans mes cheveux. Clac! du pou qu'elle écrase. Ma mère au soleil, grande, dans l'embrasure de notre porte.

Toute ma vie des mélanges d'odeurs l'ont ramenée à moi, plus forts que des images. Je l'ai sentie dans les épices, dans le grain d'anis croqué, dans l'odeur du feu. Elle est revenue quelques heures avant la naissance de Béïa, ma fille, dans l'odeur de cette eau qui s'écoulait de moi. était-ce un souvenir de la naissance de mon frère, de ma sœur? Cette odeur. Mais jamais sa voix. Ma mère n'a pas de voix. Mon prénom, «Djeyhmouna», comment le disait-elle, le criait-elle? J'ai oublié.

À l'aube les chasseurs sont sortis de la brume. Les nôtres se sont levés dans leurs burnous blancs. Ils ont pointé leurs fusils à long canon. Les zouaves, innombrables fourmis rouges, montaient des ravins. Au loin, à la crête de nos montagnes, dansaient les flammes de l'enfer. Les villages alentour brûlaient. Les rues en pente ruisselaient de sang. Les soldats dérapaient, s'agrippaient à ceux qui les précédaient et tous glissaient dans la boue rouge. Le sang des infidèles abattus se mêlait au sang des nôtres. Les mulets aux jambes cassées, les yeux fous, enchevêtrés aux hommes morts ou vivants, roulaient au fond des ravins

À midi le fracas et les hurlements ont cessé. Les femmes qui n'avaient pas brûlé avec leurs enfants se terraient. Ma mère fut une des dernières à être abattue. Pour les avoir maudits. Un de ces Arabes, qui combattent à leurs côtés par goût de la mort et de la rapine, l'a entendue. Il l'a tailladée par deux fois au visage et au cou. Sa joue a cogné le sol comme un os de mouton. On entendait bouillonner son sang.

Nous étions venus pour le mariage de ma tante. J'avais sept ans, peut-être moins.

Nous avons fui la ville en flammes, laissant ma mère collée dans son sang. Mon père nous a vus arriver le lendemain. Orphelins, et ma tante sans doute veuve. Elle l'ignorait encore. Tout s'était passé très vite. Nous étions hébétés, idiots, incapables de raconter. D'avoir porté mon frère sur le chemin toute la nuit j'avais la peau des hanches en sang. Ce fut ma première rencontre avec les Français.

Trois ans plus tard, on m'a enfermée dans une grotte, derrière le village. La porte en était renfoncée, j'étais enfouie dans la montagne. Ces grottes sont les maisons de nos ancêtres, c'est ce qu'ils disaient. Ils avaient tout organisé à l'avance. Le lit, les couvertures, le trou au fond pour faire mes besoins et le tas de sable à côté, et l'eau pour me laver. Et ce sont les hommes du village, élevant leur bâton à mon approche, qui déposaient mon repas et la gargoulette d'eau, sans un mot. Des hommes. Une nourriture succulente comme jamais je n'en avais goûtée à la maison. Je ne savais pas pourquoi ils m'avaient enfermée, mon père, mes oncles. Je venais à peine de connaître le sang. Pourquoi? J'ai failli me casser la tête avec des pourquoi. Pourquoi? Pourquoi ? Je m'en arrachais les poumons. En vain, en vain.

Les premiers jours, les premières semaines, prisonnière sous la montagne, j'ai crié, secoué la porte, crié encore, frappé le rocher avec mes poings, avec mon front, déchiré mes joues, crié, cogné. Je courais en rond. J'envoyais mes pieds contre les parois. Un rat pris au piège. Un rat. Et puis je me suis épuisée. J'ai cessé de jeter la nourriture qu'ils m'apportaient. J'ai appris à voir dans le noir. Pas grand-chose à voir. Le trajet d'un trait de lumière fin comme un fil tout autour de la pièce, du matin au crépuscule. Mettre une fourmi sur le trait de lumière. L'y ramener inlassablement puis l'écraser de rage.

 

Monique

 
Les lumières rondes du plafond m'éblouissent. Je ferme à demi les yeux. Un jeune homme brun, torse nu sous sa blouse, pousse mon lit vers le lieu où ils vont dévoiler, sous les lumières crues, le mystère de mon corps. Corps mien et qui m'est pourtant inconnu. Comme tous les humains je sais si peu de choses de moi. Quelques aspects extérieurs de mon physique, très peu sur mes mécanismesintérieurs, quasiment rien sur ce qui se passe dans ma tête. Nous nous entrevoyons dans une pénombre, une myopie épaisses. De quoi sommes-nous maîtres? Qui nous guide?

Je vois le cou et le menton du jeune homme. Déjà une mollesse, là. Il ne se verra jamais comme je le vois en cet instant. Point de vue unique. Sa barbe est dure. Traces rouges du rasoir. Tac, tac, tac, bruit du chariot. Ascenseur. On monte? On descend? Je ne sais pas. On m'emporte. Labyrinthe hospitalier. Inhospitalier. Stop. Sursaut. Une infirmière remplace l'homme brun. On repart. Lumière, ombre, lumière. Mal au cœur.

- Tout va bien?

Je réponds d'un sourire. J'ai toujours été silencieuse. Enfin, toujours, je ne sais pas. Depuis la prison et, j'allais dire la mort. Non, il faut quand même dire la naissance. Depuis cela oui, je suis silencieuse. Quarante ans. J'ai tenu au secret même mes joies. Aucune confidente, aucun proche. Personne ne sait. Est-ce parce que je n'ai pas eu le droit de vivre ce premier deuil? Parce que j'ai dû le ravaler, parce que la chance de cette vie donnée m'a fermé la bouche? Sans doute aurait-il été plus sain que je le pleure ce bébé bleu, que les pleurs me lessivent jusqu'à l'os. J'aurais gagné le droit d'être moi-même. Enfin, c'est ce que je crois. Au lieu de cela on m'a collé la vie dans les bras et j'ai dû m'estimer heureuse. J'ai filé doux. J'ai eu peur qu'on me l'arrache, cette vie non méritée. Peur de tout. Peur de me dévoiler. Les paroles que je prononce sont très rares. Personne ne s'en étonne. Depuis quand n'ai-je pas entendu: «Monique, tu ne dis rien?» Ils se sont habitués. Je suis silence.

L'après-midi la vie étouffée, étouffante de l'hôpital m'oppresse. Faite de soupirs sifflant entre les dents, de souffrances tapies, de désespoirs exhalés, de naufrages, de terreurs à l'affût, d'appels au secours feutrés, de fuites, de cris soudains, d'indifférences furtives. Je vogue sur cette mer.

Je plonge dans mon silence, qui n'est pas vide, non. Je suis le réceptacle des voix perdues. J'écoute les voix en moi. Je les mène à leur paroxysme ou les laisse tarir. Certaines s'imposent et m'envahissent contre ma volonté. Les unes reviennent après des années, que je croyais perdues. D'autres sont en moi depuis toujours. Voix anciennes comme celle de mon ancêtre Djeyhmouna qui tresse depuis toujours sa vie à la mienne, à moins que ce soit moi... Voix inconnues, voix des compagnes disparues, voix des vivants éloignés, mais jamais sa voix à lui, la voix de l'enfant bleu. Non. Il se tait.

Dénoue tes bras mon poussin, desserre tes lèvres. N'aies plus peur. Détends tes petites jambes, là, ne crains rien, ne crains rien, ouvre tes doigts.

Parle-moi. J'ai peur.

Je suis trop faible à présent pour arrêter le film de la mémoire, je n'ai plus la force d'interdire aux souvenirs de revenir me blesser encore et encore.

J'étais seule dans la maison vide. Les parachutistes arrêtaient et torturaient tous les communistes. Les camarades avaient su que Robert était sur la liste. Ils l'avaient averti. Il était aussitôt reparti en France. «Tu n'as pas peur?» demandait Yasmina, la petite bonne. Non, je n'avais pas peur. J'avais vingt-trois ans. J'étais en accord avec mes idées, j'attendais un enfant, j'admirais mon mari pour son engagement. J'avais été institutrice dans le bled, je savais pour quoi et pourquoi je luttais. Pourtant, même quand je lisais le nom des guillotinés sur la porte de Barberousse et jusqu'à ce qu'ils m'emmènent dans le long couloir rayé de sang, il y a eu une distance incompréhensible entre la réalité et moi. Je me pensais invulnérable. Je n'imaginais pas que l'horreur puisse m'atteindre. Je ne sais pas pourquoi. Une erreur.

Et puis il y a eu les coups de feu la nuit. Les hurlements d'hommes que l'on tue dans la rue. La course. J'ai seulement allumé la lampe torche. Je me suis levée, si lourde. Je me suis collée aux volets. En bas j'ai vu l'ombre raser les murs, tourner au coin. Je suis allée près de la porte d'entrée. J'ai entendu sa respiration dans l'escalier. J'ai ouvert. Il était là. Il est entré. Nous n'avons rien dit. Nous sommes restés un moment, debout, très près l'un de l'autre, éclairés par le lampadaire de la rue tandis que les cavalcades dehors se rapprochaient. Je ne voyais que ses yeux et sa main sur sa bouche pour étouffer son souffle. Puis il a vu que j'étais européenne, enceinte. Il a caché son visage en sang dans ses mains. «Ne regarde pas, c'est pas bon pour ton petit.» Il a dit «Piti» et j'ai eu envie de sourire. Où le cacher? Je l'ai emmené dans la chambre. Notre lit était un matelas posé sur une estrade. Obsession professionnelle? Nous avons soulevé quelques lattes de bois. «Glisse-toi là dessous. À moins qu'ils mettent tout sans dessus dessous, ou qu'ils viennent avec des chiens, ils ne te trouveront pas.» Il s'est aplati par terre, j'ai laissé retomber le matelas. J'ai refait le lit. Au moment où j'allais m'allonger, dans le faisceau de la lampe électrique j'ai vu les gouttes de sang sur le sol. Je les ai suivies, les ai essuyées avec le mouchoir qui était sous mon oreiller. Jusque sur le palier.

Ils sont arrivés. Chaussures énormes, armes, odeur de tabac, de transpiration. Le lit était chaud, ils ont vérifié. Ils ont ouvert les portes, armoires, placards, tout a été sondé. Je me tenais là, soudain honteuse sous leurs regards. Mon décolleté, mes bras nus, mon gros ventre, mes cheveux défaits, la presque transparence de ma chemise de nuit. Je voyais tout cela avec leurs yeux. Je serrais dans ma main le mouchoir replié sur le sang et le pressais contre mon nez, de temps en temps. Quand ils ont eu fouillé la chambre, j'ai dit d'une petite voix: «S'il vous plaît, est-ce que je peux m'asseoir? Je ne me sens pas bien.» Et c'était vrai. Mes membres étaient en carton bouilli. Mon ventre pesait. Je me suis assise sur le lit. Ils m'ont interrogée. Où était mon mari? Depuis quand était-il parti? Pourquoi? Ils savaient qu'il était un rouge, un traître, un ami des bicots. S'il avait quoi que ce soit à voir avec cette racaille, il ne ferait pas de vieux os. Je n'ai presque rien dit. De ma place je croyais entendre la respiration de l'autre, dessous. Ils sont partis. J'ai attendu longtemps avant de lui adresser la parole dans mon arabe laborieux. Il n'a pas répondu. Il s'était endormi.

J'ai nettoyé ses plaies, dans la cuisine. Lui assis sur le tabouret, moi debout. J'avais enfilé une djellaba d'homme sur ma chemise de nuit. Le tissu était tendu sur mon ventre. J'avais chaud. Les coupures étaient profondes. Un nerf vibrait sous la paupière du jeune homme.

- Où je suis ici?

Je lui ai expliqué.

- Tu dois partir.

- Je sais.

- Tu as été courageuse. Pourquoi?

- Vous serez un peuple libre.

C'est tout ce que j'ai trouvé à dire. Un peu grandiloquent. Je me sentais toute bête...

Il m'a attirée à lui et a posé sa joue sur mon ventre. Il a fermé les yeux. Je n'avais pas peur. Je voyais sa nuque maigre. J'ai eu envie de serrer cette tête d'homme contre mon ventre mais je ne l'ai pas fait. Jamais, malgré tout ce qui allait hacher ma vie par la suite, je n'oublierai ce moment de grâce. Ces quelques minutes de repos dans le danger, la vie, la mort. Cette fraternité au-delà des sexes, de l'histoire. Quelque chose qui nous dépassait tous deux. L'enfant bougeait. L'homme demeurait les yeux fermés. Peut-être priait-il. Je n'ai jamais su qui il était ni ce qu'il est devenu. Ce que je sais, c'est qu'un voisin l'a vu sortir avant l'aube. Et qu'en me dénonçant il a tué mon enfant. Les gens parlent de pardon sans savoir. Je n'ai aucune idée de ce qu'est le pardon. Pourquoi devrait-on pardonner à ceux qui nous tuent? Jamais. Quarante ans après, si un vieillard se présentait et me disait: «c'est moi», je lui arracherais les yeux.

Nous gravissions les marches du perron. Sa main serrait mon bras, un peu au dessus du coude. J'avais l'impression que les doigts de l'homme étaient en métal. Ils allaient crever ma peau. Mon bras allait se couper en deux exactement à l'endroit où il me serrait. J'ai tourné la tête vers lui. Dans le soleil, sur sa nuque rasée, les cheveux blonds du légionnaire brillaient comme de la soie. J'ai eu une pensée incongrue, une pensée de petite fille: il a le profil du prince Eric. Nous sommes entrés. La puanteur était épaisse. L'odeur fade et faisandée du sang était partout. Mêlée à elle, une odeur aigre à faire dresser les cheveux sur la tête, une odeur honteuse, dominait l'âcreté de l'urine, du vomi et de la sueur.

 

Claudia

 
Elle geint dans le lit. Pâle. Elle grimace. Je me penche sur elle. Haleine d'opérée. J'ai l'habitude. Le goutte-à-goutte est silencieux. Le temps passe. Cette femme à laquelle longtemps j'ai cru ressembler n'est pas ma mère. Impossible qu'elle le soit. Scientifiquement impossible. Je le sais depuis une heure. Mon corps se réchauffe enfin. J'étais parcourue de frissons de la racine des cheveux aux talons. J'ai horreur que mon corps échappe à mon contrôle et fasse cavalier seul. Mais c'est fini, je ne tremble plus.

J'étais tellement bien placée pour croire que les catastrophes n'arrivent qu'aux autres. Eh bien ce coup-ci c'est mon tour. Est-ce vraiment une catastrophe? Je ne suis pas la fille de ma mère. Ridicules ces mots. Mon rire, trop sec, m'étouffe. Pleurer m'est impossible.

Cette femme. Ma mère? Pas ma mère? Est gravement atteinte dans sa santé, dans son corps. Enfin parlons franc, ma mère a un mauvais cancer. Maman? Maman, comment te sens-tu? Elle gémit. Gant humide sur le front. Non, je n'ai jamais eu d'autre mère qu'elle. Mais je n'ai jamais compris cette femme. Ces exaltations, ces glissades dans la dépression. Son amour encombrant. Ses silences. Et ses regards parfois qui me faisaient peur. Je tombe. Un vide se creuse à l'intérieur de moi. Je suis comme ces morceaux, arrachés à quelle planète? Qui filent dans la nuit sidérale. Une pièce détachée. Détachée de qui?

J'avais quinze ans, je lui ai dit: «Tu crois que tu m'as fait un cadeau en me donnant la vie? J'en veux plus de cette vie.» J'ai vu sous mes yeux ma mère se transformer en une bête hideuse. Son visage toujours policé, lissé, est devenu rouge, bouffi, et sa voix n'avait plus rien de commun avec sa voix. J'étais horrifiée. Un mugissement caverneux lui sortait du ventre. Quelque chose d'animal. Et son visage aussi, animal. Cette lèvre retroussée. J'ai cru que ma mère allait se jeter sur moi et me mordre. Elle répétait: «Ne redis plus jamais ça! Ne redis plus jamais ça. Je te défends! Je te défends! Je te défends!» Méconnaissable, hallucinée, elle venait vers moi les mains en avant, et au moment où elle allait me toucher elle s'est cassée en deux. «Ah, mon ventre!» Elle est repartie vers sa chambre. J'ai vu le filet de sang sur sa jambe.

Cette femme-lionne qui s'est révélée à moi, si totalement différente de tout ce que je connaissais d'elle jusqu'alors, je me suis longtemps demandé d'où elle sortait. Sa métamorphose m'a terrorisée. Ce rugissement monstrueux, c'est lui qui a scellé à jamais, pour moi, l'interdit du suicide.

Est-ce que j'ai été tranquille auprès de ma mère? Jamais. Et elle? Je ne crois pas. Enfin, jamais, non, j'exagère. Quand j'étais petite tout allait bien. Il y avait seulement la gêne de son regard toujours sur moi, même quand je croyais être seule. Ce drôle de regard qui te dépouille, qui voit en toi, au delà de toi quelque chose que tu ne vois pas. De l'amour dans ce regard? Oui, il y en avait sûrement mais avec autre chose. Elle me surveillait. Ou plutôt elle surveillait tout ce qui m'environnait. Elle était inquiète. Quand nous étions dans un endroit inconnu, si elle me perdait des yeux, son angoisse était perceptible. Claudia? Claudia? Où es-tu? Ça m'énervait son regard, ses appels comme une laisse courte qui m'empêchaient d'explorer le monde. En quoi le monde était-il dangereux? De quoi avait-elle peur? Et puis, adolescente, j'ai compris et elle a compris, que s'il y avait un danger, il était en moi.

critique de M-L Joffre


 « Liens de sang » est un roman singulier. Déjà, la symbolique du titre joue sur l'ambiguïté avec les liens « du » sang. Ici, il s'agit de l'immolation de l'Algérie, sous le joug de la colonisation et de l'intégrisme, avec ses ramifications sanglantes de rivières enragées qui vont irriguer de folie les rapports humains et dévaster le pays ! Le récit nous emportera dans l'ampleur d'une grande fresque mais aussi nous fera pénétrer les vaisseaux sanguins de la chair de l'être...

C'est à partir du regard humaniste de trois femmes silencieuses que le roman est bâti. Chaque chapitre est dévolu à l'une d'entre d'elles, qui se raconte, témoigne de son parcours d'engagement sur le terrain, de ses joies, de ses peines, questionne. Les faits historiques, mêlés à la fiction, sont réincarnés dans l'écriture, et le mot, désincarcéré, frappe fort. Les chapitres, fulgurants, sans cesse renouvelés de la diversité des destins, s'enchaînent à la cadence des vagues. Mirage des images, des paysages paradisiaques de miniature précieuse, ensoleillés de touches impressionnistes, côtoient l'enfer expressionniste des fléaux !

 Janine Teisson écorce la nature de l'âme humaine ! Son regard sonde les profondeurs ; rien ne lui échappe car elle attrape tout à bras-le-corps ! Le corps dont elle fait sa substance et qui exsude de partout ! Souffrance, exultation, tendresse en osmose avec la bonté. Sensualité toujours en éveil au fil de trame du souvenir...

Sa  grand-mère du côté de l'Afrique, d'un coup de poing sur une gousse d'ail, en faisait gicler instantanément l'amande ! En écho, l'écriture du roman empoigne, cogne ! Phrases écourtées, concises, en droite ligne du questionnement. Le peu, pour dire beaucoup, comme l'expression de l'enfant en bas âge. Et si ses nombreuses publications de livres pour la jeunesse signifiaient que Janine Teisson avait gardé l'étonnement de l'enfance ? Sa vision sans appel, absolue de justesse, de justice, sans concession, non convenue, fascinerait-t-elle la vérité ?

 L'écriture est entrelacée d'une réflexion philosophique. Janine Teisson ne nous mène pas en bateau ! L'innommable, elle le nomme sans détours ! Le récite en litanie comme les écoliers dans la cour de récréation ; jeu de massacre de l'opprobre ? Les histoires pour enfants sont les plus cruelles, souvent monstrueuses. La grâce de l'enfance les reçoit avec curiosité de risque, les yeux écarquillés, sans préjugé. A la manière du cœur de Janine Teisson ! Ecriture de l'espoir ! La chute du roman se relève aussitôt, de sa foi en l'avenir des liens d'amour... 

On s'attache au rayonnement de ce roman. Il appelle à la relecture comme un livre de spiritualité. Pourquoi pas aussi, à l'occasion, se faire la surprise jubilatoire d'ouvrir le livre rouge et noir, au hasard ? Ce sera la plupart du temps un court chapitre qui se présentera, autonome, sans nécessité de contexte, tel un poème, parce que ce roman n'a ni commencement ni fin et que son liant est de la poésie qui transcende !

Marie-Lydie Joffre  01/09/2010
 

 

 


   
  
 
 


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Dernière mise à jour : ( 04-09-2010 )
 
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