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ETOILES D'ENCRE

Etoiles d'encre est éditée sur papier et en numérique par article, à acheter ou à télécharger gratuitement, sur le site des revues plurielles.
Les éditions dédient ce site à toutes les femmes qui, depuis 2000, n’ont cessé de nourrir Etoiles d’Encre avec leurs textes, leur poésie, leur art et puis aussi, le plus souvent, la chaleur de leur solidarité et de leur indulgence. Elles sont nombreuses. Elles sont de Montpellier et de Sidi-Bel-Abbès, de Paris, d’Alger,  de Marseille et de Lyon, d’Estepona ou d’Alfaz Del Pi, de Tunis, de Rabat, de Montréal... Appel à textes en fin de page suivante

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Les filles du Feu

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LA REVUE


revue-09-10

Revue N° 9-10 mars 2002

Ce numéro qui recueille en ses pages nos plus tenaces blessures était dédié aux Afghanes. « Les cicatrices font partie de notre présent tout autant que de notre passé. Elles créent le lien entre ces deux fragments de temps. » Mais, au-delà de leurs cicatrices, les Filles du Feu dévoilent leur optimisme vital : la quête de la découverte de soi et du lien avec autrui.

 

 

 

Détails

Prix : 8 € TTC

2002 - 391 pages
ISBN : 9-10

Extrait Behja Traversac

LesAfghanes, Figure de l'humanité

Behja Traversac

 

" Le monde n'est plus qu'un rectangle de quatre oucinq mètres carrés. Toute sa lumière se réduit à une fente dans la porte. Lanuit et le jour ont la même couleur, la clarté de la lampe-tempête. "

Spojmaï Zariab

Nouvelle " La carte d'identité " de " Ces murs quinous écoutent " Ed. l'Inventaire - Paris 2000.

 

Lorsquenous avons décidé de dédier le précédent numéro des Etoiles aux Palestiniennes,au début de l'année 2001, nous nous étions promis que celui-ci serait dédié auxAfghanes. Ceci pour souligner que cette dédicace ne s'aligne nullement surl'actualité politique et médiatique et n'a rien à voir avec un acteopportuniste. Le silence assourdissant qui a entouré le sort des femmesd'Afghanistan nous préoccupait depuis des années comme nous préoccupaient lesdrames que nous savions se nouer dans leur pays. Ce geste que nous faisonsenvers les Afghanes répond à la solidarité, que nous exprimons depuis le débutde cette édition, à toutes les femmes du monde et particulièrement à celles quisont dans des difficultés majeures.

 

Sujétion, asservissement, ségrégation, relégation,claustration, oppression, subordination, humiliation, sévices, exclusion,mépris, assignation, persécution ... quel mot, quels mots peuvent traduirel'inconcevable tribunal qui a habité la vie des Afghanes durant les six longuesannées de la période des tâlebân ? Aussi chargés de sens que peuvent être lesmots, ils sont sans puissance, sans échos, sans mémoire, presque sanssignifiance face à ce qui a ébranlé intimement, fondamentalement, le corps,l'esprit, la dignité des Afghanes. Le tremblement de terre a eu lieu dans leurpropre corps physique, dans leur propre psychisme. A peine ces mots sont-ilsdes signes incertains pour entr'ouvrir les portes de notre révolte, pour ne passe taire.

Comment taire, comment avoir tu si longtemps ce "malheur ontologique ", comme dirait Franz Fanon, qui a pris en otagesexpiatoires les Afghanes en tant que femmes, en tant que partie de l'humanité,en tant que figuration de l'humanité toute entière ? Car, pouvons-nous occulterque, par sa démesure, l'enténébrement dans lequel ont été plongées lesAfghanes, recèle dans sa genèse, dans son fondement, dans sa matérialité commedans sa symbolique, la représentation emblématique du reniement d'une part desoi, du rejet mortifère de la différence de l'Autre, de la négation de touterencontre possible " du Je et d'Autrui ".

La souffrance par l'assassinat quotidien àlaquelle les Afghanes ont été soumises, les cicatrices irrémissibles qu'ellesportent sur leur corps et dans leur mémoire, et dont la nôtre ne peut êtreexempte, ne ressortissent pas seulement de l'inégalité entre les sexes, ellessont une interrogation cardinale sur la perte de sens des sociétés humainesd'aujourd'hui. Elles mettent à nu l'existence d'espaces vides de repères oùpeut se faire place une espèce d'aphorisme fermé sur lui-même, atemporel,s'auto-reproduisant dans une sarabande folle et faisant de l'apartheid sexuelson point d'ancrage. Les femmes d'Afghanistan n'ont pas seulement fait l'objetde la tyrannie que l'on sait, elles figurent le meurtre symbolique de l'être etde l'intelligence.

Mais ne nous trompons pas. Leur cri impérissable,qui projette ses échos dans l'Histoire des femmes, dans les temps de l'Histoirehumaine, hors de toute frontière, s'adresse aussi à notre surdité, à notrecécité, à notre indifférence, à notre implicite assentiment, à notre communetrahison nous, hommes et femmes de la planète Terre. Nous sommes tombés dans letraquenard de l'oubli de l'Autre, de " l'oubli de l'être ". Nous avons délimiténos territoires, ceux de l'égocentrisme, ceux de l'économie de marché, ceux dela real-politic. Nous sommes dans la posture paradoxale où le surcroîtd'informations nous dés-informe, où à notre libre arbitre se substitue la "vérité " construite ailleurs, en dehors de nous.

Ainsi, le tragique statut d'humiliées desAfghanes, que le monde a toléré, que le monde a pu tolérer, révèle aussi lafabrication d'un imaginaire collectif où l'identification du Réel se fait selonles normes et les codes décidés par les idéocrates du moment. Ses artisans -les puissants de ce monde et leurs relais médiatiques - nous en indiquent lelangage, l'image et les règles. Cette matrice imaginaire est sensée êtrerédemptrice : en signe d'absolution de notre acceptation de l'indignité, ilsnous offrent l'irrécusable justification de la manipulation de nos cerveaux :l'ennemi indépassable, le fanatique, l'intégriste, l'insensé, navigant en defolles et sanguinaires aventures contre les siens propres. Certes. Mais letableau n'est pas complet. Nos concepteurs d'imaginaire oublient de nousinformer sur les ressorts de toutes les complicités qui ont permis que celaadvienne. Mais cela serait contre-productif que de nous le dire. Alors on nousinvite au silence et au respect des tabous. Nous voilà devenus des "info-phages " prêts à accepter et pis, à comprendre, la guerre s'ajoutant à lamisère.

Désormais, l'affreux, le monstre, le démon, nouslui donnons un visage, une allure, nous le dotons d'une identité religieuse etcivile, nous le nommons, nous le qualifions, nous lui attribuons une âme même -certes fermée à la modernité et déniée aux femmes et aux Indiens d'Amériquependant tant de siècles - mais qu'importe. Enfin, pour nos consciencesfaussement rassurées par le solennel " plus jamais ça " de 1945, le Mal estrepéré, repérable. De nouveaux Hitler, surgis de la boîte de Pandore,s'interposent cruellement entre nous et le droit, entre notre innocenced'hommes et de femmes libres et les justes pulsions guerrières, et provoquentnotre bien légitime répulsion. Nous avons notre personnage bien campé, notreennemi, car désormais, il n'est pas seulement l'ennemi des Afghanes, il estaussi le nôtre, celui que nous revendiquons de toutes nos forces car il nousaide à construire une cohérence, imaginaire ou réelle, à désigner le fautif, àtrouver la faille qui nous échappait. Il fallait enfin qu'il sorte del'inconnaissable, qu'il sorte de l'obscurité des montagnes afghanes vers lalumière des caméras, qu'on le situe sans équivoque comme ennemi de notreintégrité commune, comme notre ennemi intime. Dès lors, notre culpabilité sedissout dans la cause enfin débusquée, notre responsabilité de citoyenshonnêtes est enfin dégagée. La menace est circonscrite. Les bombardementsaméricains nous sauverons du chaos, ils paient la rançon de notre tranquillité,la rançon de " la dette du sens ". Ouf, on souffle !

Nous, les autres " Autre ", nous l'envers desautres, nous qui scrutons aujourd'hui les résilles du tchadri et les plis de laburqa, nous qui découvrons ou faisons mine de découvrir les crimes des tâlebân,nous qui portons un regard pseudo intéressé sur l'islam, nous les héritiersrationalistes de Descartes et du pragmatisme américain, nous avons oublié,malgré tous nos savoirs - ou peut-être à cause d'eux ? - nous avons oubliépendant si longtemps, les Afghanes devant leurs bourreaux et, devant eux, nousoublions encore le sort réservé à tant d'autres femmes à tant d'autres peuplesdu monde. Vous savez, celui qu'on nomme tiers. Mais qui peut s'intéresser autiers innombrable et pouilleux ?

 

Extrait Marie-Noël Arras

 

Loundja[1]

 

Marie-Noël Arras

 15 janvier 2001

Grande, féline, de cette beauté farouche, qu'on n'oseapprocher, les cheveux ébène, coupés très courts, les cils longs et sirecourbés que sa grand-mère disait d'eux qu'ils balayaient le ciel, la bouchecharnelle s'entrouvrant sur une rangée de perles, Loundja, dans une robe desoirée signée Yves St Laurent, défile.

Le public l'admire enchuchotant mais elle n'a pas un regard pour lui, pas d'oreille non plus :elle écoute la musique sublime de Bjork. Peu à peu, elle entre dans cettemusique, elle est dans la musique, sa marche se transforme en danse. Loundja danseet les murs s'effacent, le plancher devient terre battue, les lumières, destorches ; elle est seule au milieu d'une ronde de femmes qui chantent etmarquent la cadence. Le son des tambours résonne tam, tam, tam ! Sa têteoscille d'avant en arrière, tout son corps oscille, en avant, en arrière, enavant...et s'effondre.

Loundja se réveille dans sonappartement, son amie, Claire, a veillé sur elle toute la nuit. Alors elle luiparle. Hier, la journaliste d'un grand magazine est venue la voir :

- pour le 8 Mars, nousvoulons donner la parole à des femmes connues afin qu'elles portent un regardsur ce qui les touche le plus. Nous avons pensé à vous pour parler des femmesafricaines. Si vous acceptez nous mettons une photographe à votre disposition,nous vous donnons carte blanche.

Claire est photographe,Loundja a demandé que ce soit elle qui l'accompagne. .

 [...]



[1]Loundja, dans l'imaginaire algérien est leprénom d'une princesse d'une beauté sans pareille. A tel point qu'il est devenusynonyme de beauté fatale.

 

Entretiens

 

PleineLune

 Entretien avec SpojmaïZariâb

             Spojmai,ce n'est pas seulement à l'écrivaine que je m'adresse mais aussi à la femme;nous savons que tu vis en France depuis 1991. Quelles sont les raisons quit'ont forcée à l'exil car je sais que ce n'est jamais un acte anodin. Quelmarque l'exil imprime-t-il sur toi? Sur ton couple et tes enfants, sur laséparation avec ta famille restée là-bas ?

 S.Z. : Je crois que l'exil marque partout. J'ai quittémon pays et derrière ce mot quitter il y a tellement de choses dont on seprive, dont on s'arrache, que les cicatrices sont partout. C'est quelque chosed'extrêmement douloureux. Les écrivains, les poètes, les artistes en généralqui ont des sensibilités un peu différentes des autres, ont aussi des relationstrès complexes, très profondes avec leur culture, leur langue, leur environnementhumain, leurs paysages ... Rompre avec tout ça, d'un seul coup c'est un choc, unpoint de fixation dans le corps et au-delà du corps.

Ledrame de l'exil, c'est que le déchirement s'insinue au sein de la famille. Lesenfants appartiennent très vite à la culture du pays d'accueil. Moi,j'appartiens à une autre culture. Je crois que je subirai toute ma vie cettedualité, cette situation sur deux frontières. Je ne pourrai pas retournerdéfinitivement en Afghanistan si les enfants ne veulent pas y revenir. Je nepeux les obliger à cette nouvelle rupture. Je sais qu'ils vivent aussi sur deuxespaces culturels, celui du dehors, de l'école, et celui du dedans. Ce qui meparaît fondamental, c'est de ne leur inculquer aucune hostilité envers laculture de leur pays d'adoption. Il faut gérer le plus intelligemment possiblecet exil auquel les parents les ont contraints.

 

            Tesenfants parlent-ils le persan ?

 S.Z.: Oui, ils le parlent et l'écrivent et, à la maison, nous ne leur parlons qu'enpersan. Il me paraît essentiel de situer les enfants dans l'acceptation intimedes deux cultures qui constituent leur histoire. Indépendamment du fait queconnaître la langue d'une grande civilisation comme la civilisation persane -qui a tant donné au monde - est une richesse indéniable, je pense que cela estdéterminant pour leur équilibre psychologique. Cela me désole de voir desparents maghrébins parler incorrectement le français à leurs enfants, alorsqu'ils pourraient leur parler leur langue d'origine qu'ils maîtrisent mieux. Detoutes façons, le français, ils le parleront forcément ne serait-ce que parl'école, alors pourquoi gommer la langue parentale ?

 

            Eneffet, on peut penser que cette attitude d'effacement de la langue, del'origine, est une impasse. Elle ne peut que s'interposer comme vide, commezone d'ombre, comme silence. C'est dans ce mutisme oral et symbolique quepeuvent naître et s'amplifier toutes les interrogations, toutes les angoisses :pourquoi m'a-t-on exclu de cette histoire de la langue qui est peut-êtreconstitutive de mon être ? ... En s'énonçant, la langue ne raconte-t-elle pas sapropre histoire ? On peut penser que ces questions sans réponses mènent aumal-être et parfois à toutes les dérives.

 S.Z. : Exactement. Et ce mauvais français que lesparents parlent à leurs enfants ne peut que perturber leurs apprentissages.Même si la langue maternelle est un dialecte, il est primordial pour l'enfantde l'apprendre, il me semble que cela le structure davantage que d'en êtreexclu. Quelle communication peut avoir l'enfant avec ses parents qui ne parlentpas la même langue que lui ? Quand il va dans le pays d'origine de ses parents,même pour les vacances, pourquoi le priver de cette possibilité decommunication avec les autres, pourquoi l'isoler ? Le lien avec la languematernelle est plus qu'un simple lien linguistique, il est le partage descontes, des mythes, des images, des portraits, des sites, de l'ailleurs d'oùs'est construit le « roman familial ». Il est lien avec la filiationgénéalogique. S'il est rompu, l'histoire de l'enfant est amputée d'une partied'elle-même ...

 

            Pouren revenir à ton parcours personnel, Spojmaï, as-tu tenté de retourner, enAfghanistan durant toutes ces années ?

 S.Z. : Non, car le statut de réfugié politique nepermet pas de repartir dans son pays d'origine. Je n'ai donc pas pu retourneren Afghanistan, mais je suis allée jusqu'au Pakistan. C'est là que j'ai purevoir ma famille.

 

            Envisages-tud'y retourner aujourd'hui ?

 S.Z. : Oui, c'est un projet.

 

            Situ n'avais pas été une écrivaine connue, serais-tu partie quand même ? Est-ceque fondamentalement, c'est d'avoir été écrivaine qui t'a contraint au départ ?

 S.Z. : Non. Si je n'avais pas eu d'enfants ou sij'avais été célibataire, je ne serais pas partie. Il faut dire que j'ai quittémon pays dans l'idée d'un départ provisoire. Mon mari est resté en Afghanistanet comme la sécurité quotidienne n'était pas assurée et que j'avais deuxenfants c'est pour eux que je suis partie. Ce n'est ni pour ma situationd'écrivaine, ni pour l'écriture, c'est pour les enfants. Il y avait desroquettes qui tombaient chaque jour, aveuglément, dans Kaboul, sur les quartiers,les écoles, les arrêts de bus ... Puis les écoles ont fermé à cause de cetteinsécurité ... Alors, comme j'avais la possibilité de venir en France, nous avonsdécidé avec mon mari que je partirais avec les enfants en attendant que lecalme revienne ... un jour. Je pense que tous ceux qui ont eu cette possibilitéde choix l'ont faite. Ce n'est qu'au bout de quatre ans de séjour en France quej'ai demandé l'asile politique car chaque année j'espérais rentrer. J'ai vécudans le peut-être pendant des années, jusqu'à aujourd'hui.

            Je suis consciente que c'est en cespériodes difficiles que notre pays a besoin de nous. Si tout le monde s'en va,que reste-t-il ? L'objectif de certains c'est aussi de vider le pays de sescerveaux. Je connais beaucoup d'Afghans qui sont partis pour les mêmes raisonsque moi. Je crois qu'on peut prendre la liberté de décider pour soi, pour sesidées, mais peut-on décider de l'avenir des enfants ? Il me semble que ceserait une violation de leur droit à avoir à avoir une éducation normale, àconstruire un avenir. En tant que mère et en tant qu'individu je ne me sentaispas en position de les priver de cette possibilité.

 

 

Entretien  avec Maïssa Bey 

 

Pourquoi ne pas aborderle dernier livre de Maïssa Bey, Cettefille-là, en parlant d'un pays où les femmes, c'est-à-dire à peu près lamoitié de la population, seraient colonisées par l'autre moitié au point de lavider d'elle-même ? Un pays dont la face féminine serait victime d'unedévoration qui ne lui laisse à la place du visage qu'un grand trou par oùs'écoule lentement tout son corps fasciné devant la béance du manque. Orqu'est-ce donc qu'un pays dont certains vivants n'ont plus ni visage ni corps ?

Femmes déjà c'estrisqué, mais si le sang vous trahit, alors... " Regardez-moi donc ! Jene suis pas des vôtres ! Avec mes cheveux clairs et mes yeux plus bleusque votre ciel ! " Un pays où les théories les plus abstraites et lesplus insensées sont destinées à remplacer la présence charnelle des êtres. Aleur nier toute différence, toute envie de se découvrir autres. A remplacer lemouvement, les fêtes, la joie, le lien sensuel et sensible au monde. Remplacerla vie.

Un pays où l'on ne nommequ'un sexe unique, dit masculin, exhibé dans sa puissance guerrière comme leseul digne d'être vu. Et de voir. Effacée derrière le voile il n'est pas sûr qu' "elle"ait encore des yeux. Comme si seul, l'homme possédait un regard. Et qu'ilregardait "l'autre" avec les yeux que jadis le colonisateur posaitsur lui. Comme si le masque d'une violence pétrifiée et neutre, tellementneutre, n'avait fait que changer de visage. Et de refus du désir de la présenced'un autre qui n'est pas soi. Que changer de peau. Femmes sans visage, je songe soudain à ce livre de Rabah Belamri età l'existence machinale de celles qui enfantent sans jamais s'enfanterelles-mêmes. Comment y aurait-il un visage dans le miroir ?

 

Longtemps j'ai crupouvoir, d'un trait de colère, effacer mon enfance.

Le temps est venu enfinde dire.

Le temps est venu de me retourner, de prendre àrebours le chemin parcouru et d'aller à la rencontre de cette petite fille dontdepuis si longtemps je veux effacer la trace.

Que je dised'abord : cette fillette éperdue qui court dans la nuit, c'est moi.

(Cette fille-là M. Bey)

 

Toutela brutalité faite au corps féminin au cours des récits que propose ce livre évoquela privation de désir de l'autre. Et sa mutation en un élan guerrier, voiresacrificateur. Le désir n'est plus tourné que vers soi-même. Un soi-mêmedisproportionné, gigantesque et totalement restreint à la fois. Renfermé àl'intérieur de l'être fœtus qui n'a pas la possibilité de prendre contact avecce qui l'entoure. Qui vit dans la clôture, dans la caverne de son repliement,de sa démence intime et autodestructrice pour finir. Là où la femme estenfermée l'homme vit comme un geôlier. Uniquement tourné vers la prison qu'ilgarde. Noire demeure, cette maison des "fous", d'où plus rien de désirantne transpire.

Après Au commencement était la mer, histoired'amour douloureuse vécue par Nadia une jeune femme algérienne, tu as écrit unlivre de nouvelles : "Nouvellesd'Algérie" où la fragmentation apparente des différentes histoiresservait en fait à souligner l'incohérence de certaines situations, dont on nepeut tenter de sortir en tant qu'écrivain que par la violence du dire. Dans celivre de nouvelles, les thèmes traités mêlaient le féminin et le masculin commepour initier une passerelle entre eux. Esquisse d'un entre-deux comme un pas dedanse se dessinant au gré des ruptures multiples exilant le masculin duféminin.

Avec Cette fille-là, tureprends la structure d'un récit "en éclats" où les uns et les autress'épouvantent. Et où seules les femmes parlent. Récit qui a pour guide Malikala narratrice, celle qui écoute et raconte l'histoire des femmes habitantprovisoirement ou non "la maison dans les arbres". Pourquoi as-tu fait le choixde personnages et de récits uniquement féminins ?

 

M .B. :"Parce qu'il est temps de parler de nous...."

Il fautque je précise qu'en dehors de la narratrice, Malika, toutes les femmes dontelle (je) raconte l'histoire sont des personnages réels. Au départ, je voulaisseulement raconter l'histoire de l'une d'entre elles, M'barka - ce qui expliquepeut-être pourquoi ce récit est plus long que les autres - mais d'autres voixse sont imposées à moi, et j'ai essayé de retranscrire les fragments récoltésau cours de mes rencontres, parfois très brèves, avec ces femmes que j'aisouvent écoutées sans vraiment me douter qu'un jour j'aurais envie de faireentendre, comme le dit Assia Djebar, "ces voix qui m'assiègent". De plus, jen'avais pas envie de raconter leur vie, ou toutes les étapes de leur parcours,avec les contraintes chronologiques que cela suppose. Seuls m'intéressaientcertains moments déterminants, et c'est ce qui explique peut-être la structuremorcelée de ces textes."

 

Moments d'exception marquant d'unelumière particulière, d'un irisement d'arc-en-ciel à sa source des trajectoiresordinaires qui ne sont bien souvent que tissées d'usure. Chacune des femmes quia échoué dans cet univers bloqué va projeter un peu d'elle-même vers Malikacomme dans ce miroir que leur douleur percute. Et Malika va prendre ce peud'elles pour devenir ce qu'elle est et leur rendre en échange un regard.N'est-ce pas exactement ce qui se passe pour l'écrivain ?

"Edifierdonc. Construire mon histoire." As-tu le sentiment d'être là pour recueillirles histoires que l'on te raconte, qui sinon seraient perdues, et les femmesqui les ont vécues doublement mortes puisque totalement oubliées ? A laplace d'un puits d'aveugles où s'engouffrent ces regards refusés à la lumière,écrire ce qu'elles t'ont dit serait creuser dans le désert de nos inconscients,des puits de regards ?

 

M. B. : "C'est peut-êtrecela un écrivain, un voleur d'histoires, un voleur de mémoire ou, au senslittéral du terme, un rapporteur. Et tout livre n'est-il pas ce que Genetdéfinit lui-même comme un "mémoire-miroir" ?L'écrivain est celui qui s'arroge le droit de s'approprier les histoires desautres, de les falsifier, de les transformer ou de les raconter en se cachantderrière l'alibi de la fiction, quelqu'un qui entre par effraction dans lesvies ou qui puise dans son enfance, dans son histoire personnelle. Même s'ilprend la précaution de prévenir le lecteur que ses personnages sontimaginaires. C'est un peu comme s'il saisissait des images, qu'il lestransmuait en mots, et nous tendait un miroir qui ne reflèterait pas seulementces images mais donnerait à voir au-delà. La littérature est pour moi, d'aborden tant que lectrice, puis en tant qu'auteur, le lieu privilégié d'unere-création d'un monde à peine imaginaire, peuplé d'hommes et de femmes,peut-être déformée par la projection de nos représentations et de notre proprehistoire mais qui nous renvoie sans cesse à nous-mêmes.

Je n'aurais peut-êtrepas pensé à rapporter ces histoires si je n'avais pas été instamment sollicitéepar M'Barka, une femme qui m'est très proche et qui voulait que je fasse del'histoire de sa vie un roman, souhaitant même qu'elle soit adaptée à latélévision ! C'est ainsi qu'est née l'idée de ce livre et si d'autreshistoires sont venues s'y greffer, c'est d'abord pour me libérer de toute cetteviolence vécue par des femmes, même si elle n'a pas toujours été perçue commetelle, et aussi un peu une manière de rendre hommage à des "vies minuscules",au sens que donne Pierre Michon à cette expression, à savoir des hommes et desfemmes ordinaires ayant vécu des vies que l'on pourrait trop facilementqualifier d'insignifiantes - mais quelle vie peut être insignifiante ? -que rien ne prédestinait à devenir un jour les "héros" d'un roman."

 

 

L'air mystérieux, undoigt posé sur les lèvres, Aïcha me fait signe de la suivre. Me tirant par lebras, elle m'entraîne dans la chambre quatre - ainsi désignée en raison dunombre de lits qu'on a pu y caser -, me fait entrer et referme la porte .(...)

Sans rien dire, elle mefait asseoir sur un lit près du sien, me tend une feuille et un stylo. J'aicompris : elle veut que j'écrive une lettre. (...)

Elle déplie un petitbout de papier sur lequel est inscrit : Au Procureur auprès du tribunal deAïn-Témouchent.

Ecrire une lettre auprocureur ? Pourquoi ?

Elle va le dire endétournant les yeux. Elle veut introduire une demande auprès du tribunal pourque son prénom, celui qui est inscrit sur " ses " papiers, soitchangé. Son seul désir est de retrouver son vrai prénom avant de mourir.

(Cette fille-là M. Bey)

 

Et ces "vies minuscules" participentquoi qu'il en soit au bien plus vaste mouvement qui nous entraîne, même sielles nous semblent parfois "en arrêt". "La maison des vieux", une anciennerésidence de colons, où les bancs de pierre "trop massifs pour être démontés etemmenés ailleurs" marquent la pesanteur du drame, est le lieu de la clôture oùse passe l'histoire. Malika la narratrice l'appelle "la maison dans lesarbres". Parce que les arbres, eux, en dépit de leur enracinement, ontpoursuivi leur trajectoire entre terre et ciel, tandis que les humains... On sedemande où et pourquoi ont-ils cessé soudain de marcher sur le chemin qui mènevers eux-mêmes ?

[...]

Sommaire

 

Les Filles du feu

 

Lettre aux lectrices et lecteurs M.-N. Arras     

Edito D. Le Boucher 

Les Afghanes, Figure de l'humanité, B. Traversac      

A corps perdus         

Cérémonie LeslieMarmon Silko        .

Légendes Touareg JeanneRené Pottier        

Mais... serons-nous toujours vus comme des bédouins ? avec M. Kacimi     

Dans le ventre de ma mèresuite et fin         

Paroles des femmes dece temps là : Mémoires en fragments    

Dossier Suzanne Blaise

    Correspondances    

    Le Rapt desOrigines - Parenthèse IV           

    Témoignage d'unefemme des années 50. Une femme en cavale      

Sorcières, vous avez dit Sorcières ? suite de l'entretienavec Michèle Dolin     

Le temps du bonheur, Anne Lanta      

Poussières d'Etoiles 

Pleine Lune - Entretien avec Spojmaï Zariâb 

Cette fille-là - Entretien avec Maïssa Bey        

Cette fille-là, Le roman éclaté de Maïssa Bey Cécile Oumhani          

Les racines du mandarinier - Entretien avec Cécile Oumhani 

Réflexions sur la peinture Geneviève Laurent-Fabre 

                                      Empreinte de vie                

Vapeur de liberté, FaridaMoussaoui            

A ma mère, FatimaSoulimane          

Songe, FaridaMoussaoui     

Cris et-crits defemmes       

Le berger des étoiles des Légendes Touareg de Jeanne Renée Pottier          

LaTrace Isabelle Letellier     

Imago Marie-ThérèseSimon

Coups et blessures GenevièveRoch  

Absences BehjaTraversac    

Ce membre fantôme Hervé Sanson     

Alger Anne Lanta      

Main de femme à la fenêtre Maïssa Bey          

Mouna Khalida Taleb

Mémoire de l'arbre LeïlaSebbar       

Le Cœur turbulent DominiqueLe Boucher    

Journal d'ailleurs     

Une lettre... AnneLanta         

Journal d'Algérie suite 

« Comment peut-onposséder les étoiles ? »         

1967 M.-J. Tevas       

Rouge cerise et Bleuindigo

Nour Rabia AbdelkrimChikh           

Loundja Marie-NoëlArras    

Femme sioux envers et contre tout Mary Brave Bird  

Bouteilles à la mer   

Des nouvelles de "Paroles et Ecriture"

Lettres de SuzanneBlaise qui nous parle de Trè de Mayo     

               Jean Pélégri qui nous parle de TerreInter-Dite      

Chronique de Lilithla petite démone         

La petite fille qui pleurait des larmes d'or Férida Lakhdar Barka       

La mort-sûre PetitPoucet     

El Hadja, la petite étoile Téma Bey     

Poèmes

Suzanne Blaize               Carte postale           

                                      L'Annoncefaite à Marie       

                                      Mine

Arlette Domont                Mes sœurs, ô vous mes sœurs       

                                      En sortant du lycée...

Eugenia Patrizia Soldà    Lettre à une amie...

                                      Jadis jegisais, enfant solitaire...        

Anne Lanta                     Une belle journée   

Dominique le Boucher     Filles du feu             

                                     Excisecerise 

                                      Petitefleur des sables           

Marie-Josée Tevas           Que ne suis-je un garçon   

                                       Poèmeironique

Evelyne Accad                 Douceur déployée de la confiance 

Farida Moussaoui           Echo de l'ailleurs    

Jacqueline Herfray          Poèmes de Gwin Zegal      

Lizéor                             Poème thérapique   

                                     J'aimerais être un papillon    

Cécile Oumhani              L'accroissement des tambours       

Françoise Mariotti          Le Sauvage

Les peintures sont de                                                  GLEF

Les photos de Tamanrasset sont de Ourida Nemmiche

Mise en page et couverture : Marie-Noël Arras


   
  
 
 


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Dernière mise à jour : ( 07-04-2009 )
 
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