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ETOILES D'ENCRE

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Les éditions dédient ce site à toutes les femmes qui, depuis 2000, n’ont cessé de nourrir Etoiles d’Encre avec leurs textes, leur poésie, leur art et puis aussi, le plus souvent, la chaleur de leur solidarité et de leur indulgence. Elles sont nombreuses. Elles sont de Montpellier et de Sidi-Bel-Abbès, de Paris, d’Alger,  de Marseille et de Lyon, d’Estepona ou d’Alfaz Del Pi, de Tunis, de Rabat, de Montréal... Appel à textes en fin de page suivante

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L'arbre aux histoires

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LA REVUE


revue-29-30 Revue N° 29-30 mars 2007

Dans ce numéro intitulé “L'arbre aux histoires”, il n'est pas seulement question d'arbres. Qu'on se le dise ! Comment s'étonner que certaines aient recueilli pour nous les instants les plus vivants, les plus colorés de leur(s) histoire(s), alors que d'autres nous entraînent loin, très loin dans des galaxies étranges, ou bien nous fassent arpenter des lieux qu'elles revisitent pour nous, avec nous ?

Que Marthe Kalifa, la peintre que nous avons choisie pour illustrer ce numéro, nous invite à la suivre dans ses pérégrinations artistiques qui toutes témoignent d'une inlassable quête ? La peinture de couverture semble nous dire : ouvrez les cadenas, derrière les portes grillagées, tout est là.

“Carte blanche” à BEHJA TRAVERSAC qui nous livre ici une chronique intime, singulière, qu'elle dédie à toutes celles qui nous accompagnent depuis maintenant plus de sept ans.


Détails

Prix : 10 € TTC

2006 - 325 pages
ISBN : 2-914467-22-2

Edito

Histoire d'arbres

 Dans ce numéro intitulé « L'arbre à histoires », il n'est pas seulement question d'arbres. Qu'on se le dise ! Mais cela, nos auteures l'ont bien compris. Et comment s'étonner que bon nombre d'entre elles soient allées chercher du côté de l'enfance ? Que certaines aient recueilli pour nous les instants les plus vivants, les plus colorés de leur(s) histoire(s), alors que d'autres nous entraînent loin, très loin dans des galaxies étranges, ou bien nous fassent arpenter des lieux qu'elles revisitent pour nous, avec nous ? Que Marthe Khalifa, la peintre que nous avons choisie pour illustrer ce numéro, nous livre une vision si personnelle de ses pérégrinations artistiques qui toutes témoignent d'une inlassable quête ? La peinture de couverture semble nous dire :

Ouvrez les cadenas, derrière les portes grillagées, tout est là.

Au gré de ces histoires qui nous ont été confiées, nous pouvons prendre la mesure de ce qui constitue l'essence même de l'écriture. L'essence même de notre singulière aventure. Parce que c'est cela l'écriture, à la fois quête, échappée libre, mais aussi lieu de confluence de tous les voyages, de toutes les errances. Parce que c'est cela « Etoiles d'encre » : une ‘arborescence de voix' selon la formule de Behja Traversac qui nous livre ici une Carte blanche très intime, très personnelle qu'elle dédie à toutes celles qui nous accompagnent depuis maintenant près de sept ans. Voix familières, dont nous reconnaissons très vite la tonalité et la saveur ou voix nouvelles qui s'entrelacent, se rejoignent dans une proximité qui nous est plus que jamais nécessaire dans le monde qui est le nôtre aujourd'hui. Toutes ces contributions sont pour nous un peu comme « les cernes d'un arbre », vous savez, ces cercles concentriques qui s'ajoutent les uns aux autres et accroissent, par couches successives, la circonférence des troncs.

Puisque je me suis hasardée - ou fourvoyée ? - dans cette forêt de symboles, comment résister à l'envie d'être un peu pédante ? De rappeler que le mot ‘livre' vient du latin ‘liber' qui veut dire ‘‘libre et affranchi de toute servitude'', mais aussi, ‘‘partie de l'écorce de l'arbre servant à l'écriture''. De même que le verbe lire vient de ‘legere', qui veut dire aussi recueillir, ramasser, moissonner...

Et parce que j'ai évoqué notre monde et que l'écriture est aussi trace, palimpseste de la mémoire, je vais vous livrer mon histoire d'arbre.

« Un arbre devrait redevenir un arbre et sa branche à laquelle au cours de cent guerres on avait pendu les révoltés, une branche en fleurs quand viendrait le printemps. » C'est cette phrase de Paul Celan, extraite de son livre « Le méridien » qui m'a replongée dans le souvenir des traversées de l'horreur et de l'innommable dans notre pays au cours de cette dernière décennie.

Figurez-vous une route, comme il en existe tant, un peu partout dans le monde. Une route bordée d'arbres. Une route où, par endroits, les feuillages, comme irrésistiblement attirés les uns vers les autres, se courbent, se rejoignent, s'entremêlent et forment, au-dessus du ruban d'asphalte, un arceau criblé de soleil. Un peu comme dans l'un des poèmes de Sylvie Brun qui parsèment ce numéro : « ... des branches/qui pour embrasser/la courbe de votre ombre/espérée/suspendent à leurs doigts/ les cadeaux d'un velours ». Et puis un jour, sur cette même route, à cet endroit que l'on attend parce qu'il nous donne la sensation d'être accueilli, protégé... la stupeur ! De part et d'autre, ce ne sont plus que troncs coupés. Question de sécurité, à cause des embuscades tendues par les terroristes, nous explique au barrage le jeune, très jeune militaire qui contrôle les véhicules, un doigt nerveux sur la gâchette de son fusil. Et soudain, le désespoir a un visage : celui des arbres brûlés sur les collines, des forêts calcinées et des branches tordues, torturées, tendues vers un ciel qui reste sourd à toutes les prières.

Mais il y a les saisons. Il y a la sève et l'aubier. Et surtout le temps qui passe.

Et, de voyage en voyage, peu à peu, au cœur de cette nature dévastée, on voit apparaître sur ces troncs mutilés, des bourgeons. On les surveille, on les espère suffisamment forts pour survivre. Ce sont, d'abord timides, les premières pousses. Puis des feuilles apparaissent. Frêles, délicates, d'un vert si tendre qu'on ne se lasse pas d'espérer. Puis, de plus en plus visibles, de plus en plus solides, des branches qui de nouveau se tendent vers le ciel.

Voilà. C'était juste une histoire d'arbres... mon histoire à moi. Une histoire de régénération, de réviviscence. Une histoire de résistance.

Maïssa Bey

Extrait de la carte blanche

Adresse à une amie

pas tout à fait comme les autres


Dialogues, monologues, nous n'en finissons pas de nous parler. Présence, absence, n'importent pas. Notre conversation a commencé il y a longtemps, quelque part sur la rive sud de la Méditerranée. Elle n'a jamais cessé. Il suffit que nous soyons en présence l'une de l'autre pour que le fil interrompu dévide son cours, fluide, incessant, comme si l'éloignement ou le temps n'étaient jamais passés par là. Nous reprenons le tête-à-tête comme s'il ne s'était arrêté que quelques minutes. Cette toile vitale de paroles qui jamais ne se consument avait tissé nos jours et nos nuits, là-bas, pendant tant d'années. Une traversée commune mais pourtant hors du commun : nos naissances juive et musulmane étaient ferment et non obstacle, les temps de haine n'étaient pas nôtres. La barbarie à l'extérieur de nous. Sans l'énoncer, inconsciemment, les distances symboliques étaient destinations.

D'où ce sentiment d'étrangeté extrême lorsqu'une de tes amies me dit innocemment alors que je l'accompagnais chez son fils « tu as ta place dans son cœur ». Elle parlait de toi. Oui, je crois qu'elle était parfaitement innocente de tout calcul. Elle dît cela comme pour me réconforter ! Elle avait dû sentir ma peine après quelque mauvais procès que nous nous étions fait, comme cent autres fois. Malgré leur innocence, ces mots avaient un relent d'absurde qui m'a serré le cœur. Les mots n'étaient pas absurdes en soi. Mais absurdes parce qu'ils venaient d'elle, extérieure à notre histoire. Elle entrait dans notre relation pour ainsi dire par effraction. Elle s'appropriait une clé qui n'était pas la sienne. Elle qui ignorait tout de toi peut-être, de moi, sûrement. Tout, complètement tout. De nous. Tout ce qui s'était passé dans les autres vies d'avant qu'elle ne te connaisse.

Que savait-elle du regard que j'ai porté sur cette si jeune femme à la robe bleue, un serre-tête sur ses cheveux courts, des petites lunettes rectangulaires cerclées de noir, qui m'accueillait un jour de 1964 à Alger avec une espèce de timidité, de douceur, de bienveillance, que je n'ai jamais oubliées ? Que savait-elle de ces regards d'il y a si longtemps, d'il y a si peu de temps ? Cette petite jeune femme en sage robe bleue, qui avait tout quitté, ne savait rien de moi ou si peu, mais, sans question aucune, elle prenait déjà en charge mon désarroi. Comme elle le fit tant d'autres fois.

Que savait-elle de ce cri le jour où Syllia nous dit ces mots terribles ? Ce « ne me laisse pas seule », que tu adressais à celui qui disparaissait brutalement, avec une panique qui résonne encore à mes oreilles et j'ai pensé là, tout de suite : je ne la laisserai pas. Cette pensée s'est imprimée dans mon cerveau comme une obligation naturelle. Comme une promesse à l'absent... comme l'acte qui sourd d'une immense compassion et la peur que m'a inspiré cet abandon inattendu, dans un pays qui t'était étranger.

Que savait-elle des jours et des mois qui suivirent ? Que savait-elle de ta détresse et de ma présence qui l'absorbait. Que mon corps absorbait. Que savait-elle de nos désespérances au cours de ces mois ? Et toutes les autres qui nous entourent ? Que savent-elles de la naissance ? De l'horreur de l'attente devant la porte de la clinique, à minuit ? De nos inquiétudes ultérieures, des joies partagées enfin ? Des premiers pas et du youpala ? De la force de nos jeunesses qui nous faisait écarter les difficultés, les manques, l'hostilité peut-être ? Sans doute. L'étonnement sûrement. Déjà notre amitié étonnait. Interpellait les malveillants comme les bienveillants. Que savent-elles de nos nuits d'apartés infinis ? Que savent-elles des confidences au cœur du cœur de l'intime et qui jamais ne moururent ? Des complicités réciproques et des plans sur les comètes ? Des rancunes, inévitables, mais toujours effacées ? Que sait-elle cette autre encore ? Elle proscrit l'aparté parce qu'elle ne peut pas en atteindre la source, parce que ce passé lui échappe. Parce qu'il appartient à un espace et à un temps auxquels elle sait qu'elle n'aura jamais accès. Comme si ta vie commençait avec elle, comme s'il suffisait d'interdire pour effacer.

Effacer les années de braise et leur escorte de visages, de noms, de passions ? Effacer les années du passage d'un âge l'autre, les années où tout s'élabore fil à fil, à notre insu, où tout se décide pour les temps à venir ? Que savent-ils, tous ces gens, de nos rêves fous (que nous ne prenions pas très au sérieux, mais quel plaisir de les tisser inlassablement !), de ces jours et ces nuits d'Alger où tout nous semblait accessible, où tout semblait possible. Où nous avions si peu d'argent mais une insolente envie de vivre. Que savent-ils de ces petites choses dont le familier cimente la complicité dans un univers quotidien de petites magies. Tendresse pour ces souvenirs là...

Que savent-ils de ces moments emplis de tumulte de 1967 où je te parlais de mon opposition face aux évènements du Moyen Orient sans comprendre assez combien tu étais inquiète pour ceux que tu aimais là-bas. Souviens-toi, c'était l'Alger bouillonnante de révolutions et de révolutionnaires, cinq ans seulement après l'indépendance ! Ces évènements se produisaient dans un tel fracas. Je crois que je ne pouvais être que comme j'étais en cette période là, par rapport à ce problème-là. Mais, toi, c'était toi et je ne voulais pas te laisser seule en ces moments et je n'aurais permis à personne de dire ou de faire quoi que ce soit qui aurait pu t'atteindre. Tous les gens d'Alger, tous les murs et les pavés d'Alger savaient que j'aurais mis mon corps devant le tien. Mais il n'y eut rien qui t'ait menacée. Tu m'as dit plus tard que tu avais été blessée de mes mots. J'ai cru qu'il était possible de séparer ses opinions de ses sentiments d'amitié ou de fraternité. Je le crois encore. Combien de frères ou sœurs sont en total désaccord politique mais ne s'en aiment pas moins. J'ai toujours cru qu'on pouvait être bien avec quelqu'un, en confiance, en symbiose, en besoin même, mais ne pas avoir le même regard sur les évènements, sur ce qui se trame dans le monde et qui n'est jamais totalement juste pour tout le monde au même moment. Nos opinions, nos prises de position dépendent de tellement de choses, de tellement d'ignorances et parfois, bêtement, du simple hasard de la naissance. Etre sorti de tel ventre ou de tel autre et voici les bébés déjà ennemis ! Quand cette aberration cessera-t-elle ?

Comment tous ces gens qui aujourd'hui nous entourent peuvent-ils seulement mesurer, même abstraitement, ce que nous avons représenté l'une pour l'autre ? Moi-même je ne l'ai pas assez mesuré, je ne le sais pas assez peut-être. Je le constate souvent par tant de souvenirs lancinants ! Comment savent-ils et toi, comment sais-tu, tout ce que j'ai appris par toi. Chacune a son histoire et l'histoire est pesante ; l'histoire des ventres, ceux auxquels nous croyons appartenir, l'histoire des habitudes, l'histoire de nos enfermements, l'histoire de nos expériences... Nous étions, nous sommes différentes, comme chacun est heureusement singulier, cela n'empêche pas de puiser chez l'autre ce qui nous rassure ou nous séduit. J'ai beaucoup puisé chez toi.

Malgré les distances géographiques, et tout le temps passé, nous sommes restées fidèles à ces flammes de rescapées qui, en définitive, nous ont construites. Pas oublié ce qui, malgré des avatars qui nous dépassaient, nous tient encore si proches. Tant d'années ont fui, tant de peurs. Peur de tout et de la résonance des mots. Tant d'autres liens, tant d'autres autour de toi, autour de moi. Il nous reste encore en partage la pierre du passé. Compacte, lourde, mais diffusant une outre de lumière qui jamais ne s'éteint. Et moi, il me reste encore assez de fragments d'innocence que je veux préserver malgré la dureté des temps, malgré tes désapprobations et mon infinie fatigue. C'est peut-être par ce qui était innocent en moi que j'ai cru si fort en notre amitié. Je sais désormais qu'elle ne s'éteindra qu'avec nous.

...

Et puis, cette béance laissée là. Profondément, silencieusement, désespérément partagée. Encore et toujours pour ce que je n'ai pas vu, pas su, pas deviné, pas réparé... Personne ne sait. Aujourd'hui, il faut continuer de vivre et la vie ressemblera aux saisons, ciels d'été et ciels d'hiver. Que pouvons-nous, si menues, si fragiles, dans ce cosmos qui nous emporte ? Pas grand chose. Mais au moins faire en sorte qu'il ne pleuve pas trop quand le ciel est à l'hiver parce que de toute façon cela ne servirait même pas à féconder la terre.

Extrait

Jour de cueillette à Djélida

Samira Negrouche 

« Vous serez une part de la saveur du fruit »

René Char, Feuillets d'Hypnos

Pour Dalila Hadjadji

Des silhouettes d'hommes dans le brouillard épais et traînant du matin, ils sont une vingtaine et avancent entre les orangers coiffés de casiers, ils vont en file indienne dans une ambiance bon enfant à mesure que quelques rayons de soleil transpercent le feuillage. C'est jour de cueillette et chacun est à l'ouvrage, les uns aux ciseaux, les autres au tri et à l'emballage.

  Noirs de soleil ou du travail de la terre, ils semblent tous se ressembler, ils sont luisants et beaux, leurs muscles se dessinent bientôt sous des habits fins et poudreux qui ne craignent aucun froid, ils avancent dans la terre comme si eux-mêmes étaient des arbres voyageurs. Voici ces petits êtres conjugués à d'autres êtres dans ce lien charnel entre terre et ciel.

  Les fruits à peine frôlés par le ciseau entament leur voyage en pesanteur pour atterrir dans le tapis orange d'autres fruits que des mains parfois rugueuses attrapent en plein vol, les plus belles iront au marché dans de petites cassettes, les autres grossiront les filets rouges des fruits à presser.

  Ces hommes sont souriants mais impénétrables ; lorsque sonne l'heure du déjeuner, ils s'emparent fiévreusement chacun de sa baguette de pain à peine imbibée de fromage fondu, les oranges faisant à elles seules un joli festin dans cette région aride et dure de survivance, un désert aux portes de la mer. Ils sont dans l'oasis et totalement maladroits de leurs corps dès qu'on s'approche d'eux pour un peu d'humanité, ils ne semblent pas aimer ou pratiquer la parole au-delà des formules usuelles et préfèrent s'affairer entre eux ou même parler entre eux de choses et d'autres.

  Derrière les cyprès, d'autres ouvriers sont parsemés dans le terrain avoisinant, il bêchent minutieusement pour extirper les pommes de terre du ventre humide et froid, ils avancent en des rangs parallèles depuis leurs jambes jusqu'au vol circulaire de la bêche, leurs mouvements sont précis et rapides ; il faut vite remplir le camion, chacun est payé au poids. Des enfants les suivent à la trace et picorent les petites tubercules restant. Quelques fillettes y reviennent à peine âgées de sept ou huit ans, un sac de tissu sur le dos rempli du butin de la journée, elles peuvent bien courir les cueillettes, bientôt elles ne feront que passer comme des ombres mal à l'aise et peureuses devant l'interdit des hommes.

  Ceux-là, sous les arbres, mordant goulûment dans leur pain deviennent rapidement inoffensifs, loin des cafés de village et de l'ouvrage du jour, à mesure que le temps passe, ils ne se ressemblent plus de même qu'aucun arbre ne ressemble à un autre arbre, ils n'ont pas les mêmes rides d'expression, et ne sont pas tous dans la même misère, ils sont leur propre douleur ; les mâchoires soudain occupées, les corps posés, reposés, les regards s'évadent loin, très loin, bien plus loin que la vingtaine dont le plupart sont encore loin.

  Voilà près de vingt ans que je passe au milieu d'eux ou de leurs pères, je les ai presque vus naître dans cette terre qui veut ressembler à du sable et m'enseigne une autre échelle du temps, celui de destins qui se superposent. Je suis moi aussi une ombre au milieu de leurs questionnements pour être femme et je déambule encore devant les enfants et ceux de leurs enfants qui finissent par penser que je suis un élément du décor et qui ne tressaillent plus à mon passage. J'aime être un olivier robuste et centenaire, me faufiler entre leurs maladresses et le fruit, ce miracle du haut Chélif.

  Petite, je traversais une forêt d'orangers sur la route d'Orléansville à Alger ; seuls quelques foyers demeurent, ce sont les rescapés de la sécheresse de l'oued dont on disait qu'il était aussi majestueux que le Nil. Aujourd'hui ne demeurent que quelques vestiges de canalisations vides et gargouillantes pour instruments à trompe. La vie semble abandonner le pré jusqu'aux maquis devenus hirsutes et secs laissant régulièrement la région s'embraser.

  Djamel est de mes ouvriers le plus consciencieux, ses mains ajustent délicatement les fruits en trois rangées symétriques ; le voilà accroché au camion pour charger les derniers casiers. Il a la taille d'un palmier élancé et gracieux comme un chat de la vieille Egypte, il me parle parfois pour me dire qu'il ne sert à rien d'angoisser, la terre fait de nous ce qu'elle veut. Quand il y a du travail il est le premier à venir tout sourire ; autrement, il se pose sous un cactus et rêvasse aux montagnes environnantes. Il clôture le bal et son corps est un chant de pluie. La saison est finie, ces quelques goûtes d'eau rafraîchissent la fatigue de l'année écoulée. Ils repartent avec la promesse du ciel et laissent dévoiler entre leurs corps qui s'avancent le Zaccar1, ce père qui ne cesse de veiller sur moi et sur cette oasis miraculeuse de saveur.

Illustratrice

 

Marthe Kalifa  La fête  Les chaises de Chen Zhen   Parle avec ta ville
 marthe-kalifa.jpg  la-fete.jpg  chaises-de-chen-zhen.jpg  parle_avec_ta_ville2.jpg

 

Sommaire

Carte blanche à Behja Traversac

Elles ont fait vivre Etoiles d'encre

Adresse à une amie pas tout à fait comme les autres

Vagabondages en novembre

Une artiste à Etoiles d'encre : Marthe Kalifa

entretien avec Behja Traversac

Commentaires sur trois toiles

Forum

Mendicité Jacqueline Machard

Disparu dans sa minute Valérie Meynadier

Son premier livre Blandine Bergeret

Variations sur l'arbre

Jour de cueillette à Djélida Samira Negrouche

Branches Ghislaine Le Dizès

Mon pays est une ville Olivia Villon

Marcel... ou les trois nuits de Tlemcen Catherine Rossi

Gueule de moi Bernadette Lazard

Elles font le boulevard Leïla Sebbar

Dialogue avec la chance Valérie Meynadier

Nadjia Geneviève Roch

Moulin et remous Céline Garcia

Dans le vif du matin Chemseddoha Boraki

Matinale Nicole Neaud

La renarde et le bébé de la mine Ghislaine Le Dizès

Le cœur des pierres (extrait) Hélène Pradas Billaud

La Néréide Sigrid L. Crohem

 Du côté de l'enfance

L'arbre essence Michèle Bayar

Rêve d'Afrique Françoise Bezombes

Mes grands-mères et mon corps Françoise Khoury

Conte d'Amor Marie-Noël Arras

Consultation Michèle Wilisch

L'histoire de Manon Maïssa Bey

Mémoire et Histoire

Enfances Carmen Sintes

Le jour de la lessive Mita Vostok

La clé sous la porte

Vagabondages d'une étrangère en Syrie Rosa CORTES

Poèmes de Marta López-Luaces traduits par Cécile Oumhani

A livres ouverts

Figure d'un homme par Fatiha Toumi

Lettre sur « Amours rebelles » de Christine Wagner

Connaître Edward W. Saïd... par Christiane Chaulet Achour

Poème : Hammam Janine Gdalia

Les femmes au bain par R.P. Traversac

Prière à la lune de Fatima Elayoubi

Jeux d'écritures

Les enfants de la Bibliothèque de Sidi-Bel-Abbès


   
  
 
 


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Dernière mise à jour : ( 07-04-2009 )
 
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