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ETOILES D'ENCRE |
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Etoiles d'encre 45-46 L'etranger |
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editoA toutes les femmes, à tous les peuples - qui à la suite de la Tunisie - ont brisé le silence et l'interdit, nous dédions ce numéro marrainé, à travers sa carte blanche, par une Tunisienne, Sophie Bessis
Nous sommes tous des étrangers
Ne me demandez pas qui je suis
et ne me dîtes pas de rester le même : c’est une morale d’état civil, elle régit nos papiers. Qu’elle nous laisse libres quand il s’agit d’écrire. Michel Foucault
Les textes contenus dans ce numéro nous disent non seulement la polysémie du mot « étranger » mais aussi sa densité. Presque chacune des auteures l’a traité sous un angle différent quelle que soit la rubrique ou le genre utilisé.
La très belle carte blanche de Sophie Bessis et les textes d’auteures qu’elle a choisi de convoquer sur ce thème, nous en donne toutes les entrées et révèle la résonance quasi magique de ce mot. Un mot profondément enraciné dans nos consciences et nos environnements. Parfois revendiqué, parfois nié ou rejeté. Toutes les sociétés humaines et tous les groupes humains, même restreints, ont leurs étrangers ou leur étranger. L’étranger a des figures multiples. Celles qui retentissent de l’écho d’une vie autre, une vie d’ailleurs, une langue d’ailleurs, l’esprit ou le corps ailleurs, d’ailleurs… celle aussi de très proches mais dont l’étrangeté est souvent invisible, inconnue, insaisissable. Il n’y a pas si longtemps, l’innocent du village était somme toute l’étranger. Aimé et craint. Qu’est-ce qui confère de l’étrangeté ? On serait d’emblée porté à répondre : les frontières. Et cela peut faire penser en un premier réflexe aux frontières physiques, géographiques. Elles sont réelles bien sûr et, comme le montre Guillaume Leblanc dans son livre Dedans, Dehors : la condition d’étranger, c’est l’étranger, en s’y heurtant, qui les rend paradoxalement constitutives des nations en tant que telles. Mais les frontières sont aussi multiples que les figures de l’étranger. Elles sont en nous, entre nous, chez nous, passagères, pérennes, dissimulées, intolérables… dramatiques ou… salutaires. L’étrangeté est inséparable des frontières et il n’y a d’étranger que parce qu’il y a frontière, y compris en soi. L’assignation à « l’état » d’étranger ou l’auto-assignation à cet « état » masque ce qui ne peut être formulé par l’autre ou par soi. […] chacun voit en soi ce que l’autre ignore rappelle Metchild Gilzmer, citant Germaine Tillion, dans la carte blanche de ce numéro. Que nous révèle donc l’étranger ? Que nous cache-t-il ? Qu’est-ce que sa fragilité nous dit de la nôtre, de la fragilité de la vie, de l’être ? Le magnifique et bouleversant texte de Marie Malaspina nous en livre quelques clés : Elle se réconciliait avec une part légère d’elle-même, si longtemps laissée dans l’oubli. Le temps des lassitudes s’effaçait. Elle nageait dans le regard bienveillant de l’étranger simplement parce qu’il avait répondu, libérant le passé. Cependant, il y a toujours une opacité dans le terme, une discordance avec la vie réelle de l’« étranger » et avec les représentations qu’en ont ceux qui l’accueillent. Dans l’introduction de sa carte blanche, cette phrase de Sophie Bessis : On sait juste qu’on est étranger quand on entend comment on nous parle… ou celles-ci de Leïla Sebbar évoquant la langue de son père : Ainsi mon père m’a déshéritée. Je serai l’étrangère, toujours. Ici, on est distingué par la langue ou dépossédé de la langue. Deux ressentis qui se côtoient, s’imbriquent et énoncent la langue comme un carrefour de l’étrangeté. On peut être étranger par la langue que l’on parle ou par son absence. Et cette altérité fondamentale, la folie, qui fait de ce qu’on appelle le fou, un autre irréductiblement le même. Inspirant souvent frayeur et fascination. Un étranger parmi les étrangers. L’amplitude du lieu de la folie est telle que ses frontières sont mobiles, indistinctes… l’enfermement physique ou chimique est cette frontière qui place des êtres sur les bords du monde, aux périphéries de leurs semblables. Une autre périphérie, celle des damnés de la terre, on ne peut plus étrangers, représentée ici par le vieux lecteur de la Coque de nacre dont nous parle Nic Sirkis avec tant de sensibilité : Un mouton sans troupeau, sans berger, sans prince. Un mouton hors de la bergerie et sans compte à rendre. C’est cette figure de l’étranger qui nous hante certainement le plus. Celle de cet effondrement qui installe la vie dans le néant de l’extrême précarité, celle de l’effrayant dehors dehors. Opacité encore du terme souvent renvoyé à la figure du migrant et d’un migrant pauvre, perdant, en demande d’exil, d’asile. Or, les migrants offrent eux-mêmes au moins deux figures : celle du vaincu et celle du vainqueur. L’Histoire humaine – si elle ne manque pas d’exemples d’exilés contraints – ne manque pas non plus d’exemples de conquérants devenus étrangers pour les peuples qu’ils ont soumis. La terre étrangère conquise les fait étrangers. Ainsi aux Amériques, ainsi aux autres colonies. On ne mesure jamais vraiment ce qui nous fait étrangers dans le regard des autres et à notre propre regard. On sait ce plein… cette faille… là, au creux du corps nous séparant et nous unissant aux autres. Un signe silencieux, lancinant, impalpable, volatile comme l’éther. Apparaissant et disparaissant au gré des circonstances. Quelque chose en surplomb, un supplément de mémoire, un supplément de ciel. Une richesse au fond. Pourtant, l’actualité de ce début d’année 2011 nous a montré de la manière la plus inattendue, la plus éclatante, la plus historiquement inoubliable, la force du sentiment d’absolue étrangeté. Celle qui n’a pas même pour fondement d’être imposée par-delà les frontières. Être étranger n’est pas le propre des exilés, des émigrés et des immigrés. On peut être étrangers chez soi. Étrangers à toute possibilité de décider de son sort, étrangers à la libre parole, étrangers au droit, étrangers à la dignité humaine, étrangers au bonheur, étrangers aux richesses de son pays... Jetés au bout de la nuit par ses propres compatriotes, exclus de la pensée de gouvernants oublieux de leur rôle et de leur fonction qui, pourtant, n’ont d’autre raison d’exister que celle de veiller à l’intérêt de leurs peuples. Ces étrangers-là – devenus étrangers par la captation insatiable de monarques en carton – sont « Dedans, dehors » comme le dit aussi le titre du livre de Sophie Bessis. Ils sont mis dans la situation intenable d’être à la fois chez eux et chez les autres – ces autres qui ont la même nationalité, la même langue, le même territoire et même parfois la même histoire individuelle. Déréalisés dans leur vie ordinaire, voix et visages effacés, ces hommes et ces femmes, devenaient étrangers, là où ils étaient nés et supposés partager le ciel et la terre. Aux confins de l’insupportable, ils ont déplacé les normes, mis fin au silence strident de la peur, rompu la logique de la dépossession, du désaveu de soi, et assigné leurs despotes à une étrangeté qui n’a rien de noble : celle de la déroute et de l’opprobre. Une étrangeté qui a brusquement changé de camp, ce qui illustre assez sa contingence. Non, on n’est pas « étranger qu’à l’étranger », on n’est pas étranger que chez l’autre, par l’autre. On peut l’être dans sa maison, du fait de son alter ego. Y compris du fait de l’autre qui sommeille en chacun de nous, car, comme ceux qui portent en évidence la marque fabuleuse de l’étrangeté, nous sommes tous des étrangers.
Behja Traversac
sommaireEdito : Behja Traversac 9 Carte blanche à Sophie Bessis : Le mot et le sens 13 Invités : Sandra Bessis, Monique Cerisier Ben Guiga, Zakya Daoud, Mechtild Gilzmer., Aldona et Witold de Januszewski, Elaine Mokhtefi, Eve Luquet, Federica Matta, Catherine Schapira, Leïla Sebbar, Catherine Schan, Catherine Simon, Nadia Tazi. Forum 89 Il y a un étranger dans la ville, Nicole Barrière 90 S’aimer soi-même comme un étranger, Behja Traversac 91 L’étranger et l’étrangère, M.-N. Arras 95 2010 : 40 ans de féminisme, 10 ans de la revue EE, Peggy Sultan 101 La coque de nacre, Nic Sirkis 111 Blanche comme neige, Marie Bueno 115 Comète, Thérèse-Françoise Crassous 117 Passer une frontière, Geneviève Briot 119 Etranges étrangères, Elisabeth Trouche 123 Etranges étrangers, Geneviève David 126 Jungle 2009, Rose-Marie Naime 129 Un avion pour Kaboul, Nicole Barrière 131 Ya ‘atek saha, Cécile Oumhani 135 Variations 139 Ceux-là, d’autres et nous, Norlane Deliz 140 Singe, quoique vêtu de soie, Magali Junique 141 Noir et blanc, Olivia Villon 145 Oubli, Denise Bénaquin 152 La ville entière, Carole Menahem-Lilin 153 Dégage !, Karima Berger 159 Letrangerentoi, Geneviève David 162 Le monde étrange, Hélène Pradas-Billaud 164 Cet entre-deux, Sandra Michel 167 Amour, Thérèse-Françoise Crassous 171 Entre, Valéry Meynadier 173 Chant d’amour et d’exil, Anne Guerber 180 La photo, Rose-Marie Naime 182 La femme au bord du puits, Marie Malaspina 187 Le tapis, Catherine Jallet-Traverso 195 La vieille dame et le chibani, Michèle Perret 201 Toi que je ne reconnais pas, Angélique Thomine 205 L’étrange mer, Thérèse-Françoise Crassous 207 L’errant, Sabine Péglion 209 Identité, Rose-Marie Naime 212 Le parc des attractions, Nadia Leïl 213 Conte pour Hamou, Françoise Mariotti 217 L’autre, Maïssa Bey 225 Mémoire et histoire 229 Devenir peintre, Elaine Mokhtefi 231 Alger, Nic Sirkis 238 Tu es la mère des villes, Rosa Cortès 241 La pièce rapportée…, Geneviève de Dietrich 247 Mes grands-mères, Claire Mestre 251 Des vies en aiguillage, Sabine Péglion 254 A l’ami Hamid, Behja Traversac 257 Hamid Aït Amara, fondateur de l’IPCA, R.-P. Traversac 260 Jean Lattes, photo reporter, Marie-Noël Arras 265 D’un mythe à l’autre... , Samira Negrouche 267 À livres ouverts 273 Rouge, sang, vierge, Karima Berger par Marie Malaspina 274 Dedans dehors, Sophie Bessis par Hoda Barakat 276 Beyrouth canicule, Djilali Bencheikh par Jamal T. 277 Entre les deux rives, Nicole Jean par Claude Journès 279 Divorzio all’islamica a Viale Marconi, Amara Lakhous par Suzanne Ruta 282 La Femme qui tremble, Siri Hustvedt par Nic Sirkis 285 Terre de femmes, Bruno Doucey 286 Les cahiers de l’APA, M.-N. Arras 287 Nul n’attend l’étranger, Abdellatif Chaouite 288 Le voyageur nocturne, Jean Michel Hirt par Behja Traversac 289 Liens de sang, Janine Teisson par Michèle Perret 291 Plus loin que la nuit, Cécile Oumhani par Maïssa Bey 294 Libres paroles II, Claude Ber par Behja Traversac 295 La salle de bain d’Hortense, Janine Teisson 296 Le dernier diabolo, Samira Negrouche 298 Partages 299 Chut, ils ont commencé à écrire, Annemarie Brenner 301 De vous à nous 304 Biobibliographies des contributrices a ce numéro 308 sommaire de la Carte BlancheQuitter Catherine Simon : Ils marchent 19 Terres perdues, territoires trouvés Leïla Sebbar : Etrangère dans la maison de mon père. 25 En contrepoint Khaoula Taleb Brahimi : La langue, butin de qui ? Sandra Bessis : La musique, comme un territoire… Et voilà pourquoi je les chante ! 29 Aldona de Januszewski : Géomancie 35 Nadia Tazi : Paris 2010 43 En contrepoint JJ Rousseau, extraits de la Première rêverie du promeneur solitaire. 51 L’étranger de l’autre Mechtild Gilzmer : L’étranger n’est étranger qu’à l’étranger 53 Zakya Daoud : Etrangère, et après ? 61 Monique Cerisier Ben Guiga : Français à l’étranger, étrangers en France, quel vécu de la nationalité ? 69 re-partir Catherine Shan : La Halte 79 Biographies |
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| Dernière mise à jour : ( 22-05-2012 ) |
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