P 26 :
Murcia et ses fils arrivent à pied au cimetière où
Vicens a été fusillé.
Du linceul de cendres monte toujours l'odeur des
chairs carbonisées. Chaque fleur ou herbe pèsent dans l'air qui stagne. Les
cailloux s'érigent comme des sexes noircis ou rougis. L'ombre confond le visage de Murcia. Celui de ses petits. Elle se
demande si elle n'a pas rêvé hier soir.
- Ils
étaient là. Je les ai brûlés.
- C'est encore chaud, murmure Jaume.
Il fait s'envoler de la cendre blanche autour de
son soulier. Baltasar écrase des monticules de terre ocre. Il rit, recommence.
- Tu
étendras le drapeau ici, dit Murcia à Jaume en lui montrant du doigt la terre
maculée.
-
Pour quoi faire ? Ils nous tueront, vous, Baltasar, moi. C'est ce que vous
voulez ?
Elle
ricane. Elle déplie le drapeau écarlate, le déploie, le lisse. Elle se signe.
Elle installe Baltasar sur les épaules de Jaume,
lui intime de la suivre. Elle s'en va sans les attendre. Elle revient près de
Jaume, lui souffle à l'oreille :
- Le
drapeau debout, claquant, eût été mieux.
-
Maman je vous en prie. Le vent est tombé. Filons.
La nuit s'épaissit. Ils suffoquent. Murcia glisse
à cause des cailloux érodés, de la corde usée de ses espadrilles. Jaume
s'arrache des pierres. De la poussière à chaque pas. Sa mère trébuche. Se
retient à un olivier. Peste :
- Dépêche-toi Jaume ou tu seras pris. Un paseo,
une balle, le fossé. Je croyais que tu voulais être un homme libre.
- Je
le suis, s'esclaffe-t-il.
-
C'est ce que tu crois.
- Vous m'imposeriez votre liberté ? Vous
m'étonnez maman, cela ne vous ressemble pas. Je vous accompagne à Son Fornels,
mais je vous le dis, je partirai.
-
Nous sommes épuisés, arrêtons-nous.
- S'arrêter! C'est le moment ! Pour raconter
les mêmes choses. Nous n'avons pas de temps. Qu'allez-vous encore me
dire ? Je les connais toutes vos histoires. Celle d'un dimanche où mon
père a été giflé devant moi par le métayer de Son Forçat. « C'est pour
donner une leçon au petit que je te frappe », avait-il dit à mon père. Mon
père avait pris un lapin. Il était évidemment interdit de braconner sur les
terres du Marquis. La gifle n'était rien, disiez-vous. Le drame, c'est que
l'homme avait emporté le lapin. Allez-vous, vous ressouvenir de ce printemps où
nous mangions des noyaux de cerises ? De l'hiver où ma sœur est morte
parce que nous n'avions pas de lait ? Où le froid tuait tout ? Cette
même année, l'âne est mort. L'été d'après, les champs se sont crevassés. Nos lèvres
étaient comme de la cire. Les chiens allaient boire à la mer. L'enfer !
Comme ce soir.
- Il y a, Jaume, des libertés illusoires,
perverses. J'ai porté la liberté que mon père nous accordait comme une croix.
Nous étions libres de penser, de faire. Pas d'interdits. La seule contrainte
qui nous était imposée était une stricte politesse. « Le bon moyen
d'élever mes filles », proclamait mon père. Quand je faisais des bêtises,
impunie, je sombrais dans le désespoir. Les fautes que je n'expiais pas,
me devenaient intolérables.
-
Vous aviez le recours de la confession. Le curé s'occupait de votre rachat,
votre père s'en lavait les mains. Belle manière d'élever ses filles.
Jaume
ricane. Il continue :
- Vous m'imposez la trahison et la lâcheté. C'est
abject. Il vous faudra un évêque au moins pour vous pardonner de ce que vous me
faites.
Il la fustige, attend que sa mère bondisse.
Sèchement il la presse. Lui demande de s'expliquer.
Elle n'entend rien de ce
qu'il dit. Elle se cadenasse, marmonne. S'enhardit, blasphème. Menace. Elle
s'essouffle. Ses mots s'assourdissent.
Elle
retrouve une voix limpide pour dire :
- Ton père venait dès l'aube au ramassage des
algues sur la plage. La bouche collée aux jalousies de ma fenêtre, je le voyais
faire. Il lançait les algues ruisselantes au-dessus de sa fourche. Elles
tombaient en myriades d'émeraudes dans sa carriole. Je connaissais leur odeur
de sel, d'iode. Leur mine de chiffons. De lui, je savais l'œil et le cheveu
noirs, la peau sombre.
Un Maure, me disais-je, il est pour moi. J'ai
dévalé un matin, quatre à quatre l'escalier de notre maison de vacances. Je me
suis posée devant lui. J'ai dit : « Veux-tu
m'emmener ? » Il a éclaté de rire. Nous sommes partis. Mon père
ne voulut plus me revoir. Je ne savais pas que la liberté a ses limites.
La
voix de Murcia redevient rauque. Ses mots sont brefs.
- Et vous êtes passée ma pauvre maman à côté de
votre destin de fille de riche ! Dites-le. Que je le sache de votre bouche.
Dites que vous avez gaspillé votre vie avec mon père.
- Aide-moi à me lever Jaume, les nuits sont
courtes. Le jour va nous surprendre. Je redoute la lumière de juillet. Elle
m'est insoutenable.
Jaume ne l'écoute plus. Il empoigne son frère.
Repart.
Je serai libre, même aux fers, songe-t-il.
Levant la tête vers les étoiles, il sent son corps
se dénouer. Se délier. Se tendre.
Un chevrier chante dans la nuit :
Tu pars mais où ? Mais où, n'est rien
que la mort.
Dans le lit encore chaud de ton pauvre homme mort
Il n'y a qu'un chat qui dort.
Courez. Cherchez le chat.
Mais, hélas, tu t'en vas,
Adieu l'homme et adieu le chat.
Ils s'arrêtent, surpris.
- Tu
as laissé le chat dans la maison, Jaume ?
-
C'est vous maman qui avez fermé la porte. Vous n'avez pas vu le
chat ?
Le chant s'est tu. Il reprend, rampant, ailé,
lugubre. La mère et son fils sont stupéfiés. Ce chant les glace d'horreur, les
dénonce, les assigne. La mélopée s'amplifie, s'éternise :
Hombre ! Ne la suis pas. L'île
est petite. L'honneur est grand.
Et ton linceul, un jour comme un drapeau
Flottera sur la République.
Je suis le chevrier qui passe et qui voit.
Jaume
saisit sa mère par le bras, l'aide à marcher plus vite. Ils sont à la torture.
Entretien avec Les éditions Chèvre Feuille
étoilée, pour la Revue
"Etoiles d'Encre"
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partielle de textes, photos, dessins, est soumise à autorisation préalable du
webmaster
Chèvre-Feuille
étoilée : Très de Mayo est
votre première tentative d'écriture, auparavant vous n'aviez pas éprouvé le
besoin d'écrire, ou pas pu le faire. Comment l'envie et la nécessité de ce
récit vous sont-elles venues ?
M.JiC : J'ai cette histoire en tête depuis Tempo
de Moro. Il fallait en écrire l'histoire. Le temps pour la penser dans ses
recoins, la formuler, manquait. En 1980, je me suis mise à la rédiger. Je
jetais, réécrivais, jetais, recommençais. Une besogne de laboureur, de semeur.
Sillon après sillon, je plantais mes mots. Le désir de réaliser ma démarche me
tenait. Je m'étais engagée dans la
Guerre d'Espagne.
C.E : Dans vos pantoufles,
M.JiC : En pantoufles, un stylobille à la main.
C.E : Et pourquoi Dame vouliez-vous faire la
guerre d'Espagne quarante ans après qu'elle ait eu lieu ? Le temps imparti à
cette guerre était révolu.
M.JiC : Le temps ? Ah !
C.E : Les pactes et les traités sont formels.
Vous êtes un diantre de trublion, vous.
M.JiC : Moi ? Non, pas moi. Mon père. Il est né à
Mallorca un mois de Mai 1900. Berger à six ans, au service d'un aristocrate
latifundiaire, il allait pieds nus sous un sarrau de toile. On le nourrissait
trois fois par jour de fèves séchées, trempées dans l'eau. On le contraignait à
avaler les noyaux d'olive, pour qu'il n'éprouve pas un sentiment de faim. Il
dormait à même le sol ou sur la paille comme ses brebis. Les fermiers du
marquis se nourrissaient grassement. L'enfant humait les fumets qui s'évadaient
de leurs marmites. En avait-il le droit ? Il en avait l'audace, prenait un
risque. On ne chasse pas sur les terres d'un seigneur.
En Espagne, un parti socialiste s'était créé, l'Union
générale des travailleurs (U.G.T.) Il fondait des coopératives, des salles de
bal, des cafés, donnait des spectacles de guignol aux enfants.
Un maître venait le soir au village pour leur
apprendre à lire et à écrire. Le quinzième jour de classe fut pour mon père le
dernier. Son père l'avait placé comme garçon de ferme dans les montagnes
d'Orient. L'enfant a pleuré, supplié, prétendant qu'il voulait apprendre à lire
et à écrire. Rien n'y fit. Plus tard, il apprit à lire dans les journaux qu'il
trouvait dans la rue.
En 1911, constitution de la Confédération de la
nationale du travail (C.N.T.). Mon père entendait parler de politique, même
dans les fermes les plus isolées. En France, il y a une république; chez les
pauvres, la misère y est moins noire qu'en Espagne royaliste. L'Espagne est à
la botte du clergé, de l'armée, des possédants... Les ouvriers et les paysans
meurent de faim...
C.E : Je vous arrête. Vous énoncez là des
rabâchages éculés qui n'intéressent personne. Dites-nous plutôt quelque
faribole.
M.JiC : Des enfants du village étaient roux.
Pourtant, un seul homme était roux, le curé.
C.E : ça, c'est de l'amour !
M.JiC : Par ma foi, j'en doute.
C.E : Droit de cuissage et droit de grâce ?
M.JiC : Comme vous le dites.
C.E : Ecrire, surtout concernant les thèmes que
vous avez choisis : la vie d'une femme durant la guerre d'Espagne, n'est
pas un geste anodin. Que signifie-t-il pour vous ? Cela a-t-il changé
essentiellement le regard que vous porté sur le monde en général, cela vous
a-t-il donné une autre vision des choses, débarrassée de leurs apparences, de
leur théâtralité ?
M.JiC : Une femme pourquoi ? Semblable à Dieu, une
femme est responsable, (pas coupable) d'enfanter des hommes qui font la guerre.
Semblable à Dieu, elle conçoit, crée, façonne, érige l'homme lui donnant son
libre arbitre. Elle reçoit souvent des baffes en retour. La femme serait-elle
DIEU en personne ? Intemporelle, au delà des faits, lucide, déterminant les infinis,
elle est l'esprit et la chair, la lumière et la pesanteur.
Au contraire, la Guerre d'Espagne était la répétition d'un autre
grand spectacle à venir. Le monde n'est que théâtralité, une pièce jouée sans
relâche. Un grand opéra. Les rôles sont appropriés, comme les costumes et les
masques. L'état où l'action est extrême, exacerbe l'homme et le déguise. On
meurt sur scène, dans les coulisses, au parterre.
L'homme se plaît à confondre la vérité. Au
théâtre, elle est grossière, comme en temps de guerre.
C.E : L'histoire que vous racontez semble
s'inspirer de faits vécus, et les personnages ont sans doute pour la plupart
existé réellement. Quelle est la part de la réalité et celle de la fiction ?
Qui vous a donné envie d'écrire ce récit en vous racontant ces faits ? dans
quelle mesure avez-vous plus ou moins participé à cette histoire vous-même ?
M.JiC : Je ne suis pas DIEU, et n'ai rien inventé.
Dans le roman, rien n'est fiction, rien n'est imaginaire. Le roman est une pâle
copie de la banalité quotidienne, en temps de guerre, ou de paix. Cette
histoire est un infime fragment du tout, entrevu. Les personnages déambulent
dans le temps, peut-être en rond, poussés, charriés, maintenus debout.
J'ai vu Guernica de Picasso, j'ai eu envie
d'écrire ce récit. J'ai vu Très de Mayo de Goya, j'ai lu et dit, Barbara de
Prévert, Liberté d'Eluard, Le Journal d'Anne Franck, Retour d'URSS de Gide.
J'ai lu Victor Serge, Koestler.
J'avais dans le souvenir un enfant de six ans nu
sous un sarrau de toile. Ai-je participé à cette histoire? Je n'étais pas née.
Mais pourquoi pas?
C.E : On écrit presque toujours ses premiers
livres à partir d'une mémoire d'enfance refoulée et inconsciente qui demande à
refaire surface. Votre enfance fut-elle bercée par des récits ou par un récit
qui constituerait en partie celui-ci ? Ou s'agit-il simplement d'une atmosphère
particulière, familiale ou non, de mots entendus... ?
M.JiC : Chaque instant de la vie de mon père
aboutit à la Guerre
d'Espagne. Je suis un instant de sa vie. Catalane par mon père mallorquin, par
ma mère dont le père était originaire de Manresa et la mère de Céret. Mon
grand-père maternel est un déserteur de la guerre de Cuba. Il a préféré suivre
le chemin de fer, de Barcelone à Ceret. Bien lui en a pris ! Mon père a quitté
Mallorca à dix-neuf ans, pour ne pas faire son service militaire. Il estimait
ne rien devoir à son roi. En 1936, en France, devenu boulanger, il donnait du
pain aux grévistes. Plus tard, il hébergera des réfugiés espagnols entrés dans
la résistance. Il y avait là la marraine de mon frère. Elle a été prise en
allant apporter une arme à son mari, Pierre Doize, alors en prison.
"Ils" l'ont emmenée à Auschwitz.
En grand mystère, ma mère me racontait à voix basse,
en accentuant chaque mot : « Ils étaient " tous " communistes,
ma fille. Si " on " nous avait pris, on aurait tous été envoyés dans
des camps. » Elle ajoutait immanquablement, en baissant le ton, espaçant
ses mots : « Les Anarchistes... les plus terribles. » Dans un
souffle, elle disait : « Ils étaient beaux, ces espagnols
! » Je n'en savais pas plus. Ces histoires dites de bouche à bouche,
tenues secrètes comme des joyaux, attisaient ma curiosité, fouettaient mon
imaginaire. Je voyais ces espagnols à cheval, en habit de Don Quichotte,
peut-être parce que j'avais sur mon étagère ses aventures racontées aux
enfants.
Quand Franco a rouvert la frontière, je devais
avoir cinq ou six ans, mon père m'a emmenée à Mallorque. A la frontière, il est
descendu du train pour présenter nos papiers. Il m'a laissée seule dans le
compartiment. Le nez collé à la vitre, je l'ai vu entrer dans le bureau des
douanes. J'ai eu la certitude qu'il ne reviendrait pas. Ce fut ma première
angoisse horrible, irrépressible. Il est revenu. "Miraculeusement ",
me disais-je. J'ai vécu six mois à Mallorca dans un univers paradisiaque et de
bondieuseries. Une représentation de patronage. Les dialogues étaient innocents
quand les acteurs n'étaient pas muets. Je ne savais pas que j'évoluais sur les
bords d'une plaie ouverte, que la terre de Mallorca est rouge à cause du sang
des guerres.
Adolescente, j'ai lu La Guerre d'Espagne. Les
journaux, Malraux, Orwell, Bernanos, Hemingway. Entre Avril 1939 et Juillet
1944, il y avait eu en Espagne franquiste, 19.200 exécutions. Je dois être
au-dessous du compte. Un voisin, vieillard pernicieux, madré, assassinait
librement, impunément. En agonie, il tuait encore par le garrot des jeunes
gens. Il espérait que les reliques de Sainte Thérèse d'Avila apportées sur son
lit de mort le sauveraient une fois de plus. Le loustic !
C.E : Etant d'origine espagnole et pratiquant
parfaitement le français, pouvez-vous nous raconter un peu de votre trajectoire
jusqu'à Très de Mayo ?
M.JiC : Ma trajectoire depuis Tempo de Moro ? Mes
ancêtres sont arrivés en 1229 à Mallorca avec Jaime I le Conquérant, âgé de
vingt ans à peine. Les Maures furent dépossédés de Mallorca; ils y régnaient
depuis cinq cents ans. J'ai retrouvé les armoiries des Juan et des Frau (le nom
de ma grand mère paternelle) ; sur les deux blasons, des lions de Judée, des
étoiles de David. Sans doute étaient-ils des juifs convertis, ou pas encore
convertis. Ont-ils aimé une esclave, une princesse maure ? Et la boucle est
bouclée.
Je suis née à Marseille. J'ai eu une enfance
heureuse. Rêveuse, indisciplinée, je n'ai jamais aimé l'école. Je suis devenue
institutrice... J'ai eu beaucoup d'enfants. Il y a vingt ans, j'ai eu le désir
de Très de Mayo. L'écriture de ce récit a connu des aventures invraisemblables,
qui, à elles seules feraient un roman picaresque.
C.E : Votre récit met en avant dans le
personnage de l'héroïne de Murcia l'horreur de la guerre et la passion pour la
liberté dans son sens fondamental. Liberté d'être et d'aimer, de vivre et de
jouir ensemble de toutes les énergies créatrices qui épanouissent l'être
humain. Ce qui est notre principal centre d'intérêt à Etoiles d'Encre. Comment
l'absurdité des guerres et des pouvoirs qu'elles exaspèrent vous a-t-elle paru
si flagrante ? Est-ce parce que vous êtes une femme, que vous prêtez à votre
héroïne, à la fois cette humilité et cette force, cette humanité et cette
grandeur d'âme ?
M.JiC : Lycéenne, je trimbalais avec moi le
Journal d'Anne Franck, un cri d'amour. A lui seul, il m'aurait donné envie
d'écrire Très de Mayo. Il y avait aussi Barbara de Prévert.
« Barbara, Barbara, quelle connerie la guerre
Une pluie de fer, de feu, d'acier, de sang. »
Il y avait Hiroshima. La liberté, c'est avoir la
passion des autres. S'insérer dans l'autre fait de poussière divine, tellement
humaine. Savoir l'autre, ne pas entacher son identité, c'est devenir libre.
Notre liberté est à l'image de la liberté d'autrui.
La force et l'humilité de Murcia ? Elle s'apprend,
apprend les autres. Elle est prise dans la fatalité de l'Histoire, où son moi
fracturé prends conscience de sa force. Elle est capable d'aimer Alejandro
comme son fils. Jusqu'à pouvoir mourir. Une femme pourrait-elle ne pas
comprendre, expliquer ses fils ? Elle ne juge ni ne condamne. Elle refait de
nouveaux fils.
C.E : Ce qui est également essentiel dans votre
récit, et qui en fait un texte positif et extrêmement poétique, c'est
l'atmosphère artistique si vivante dans laquelle évoluent vos personnages. Son
titre d'abord « Très de Mayo » est celui d'une des toiles de Goya contre les
campagnes napoléoniennes en Espagne en 1908, pourquoi ce choix précisément ?
M.JiC : Pourquoi ce choix ? Parce que follement,
il y a longtemps, j'aurais voulu être la duchesse d'Albe, bien aimée de Goya.
Je me reconnais mieux aujourd'hui, dans ce petit homme noiraud, étonné, naïf,
bras levé, à genoux devant la liberté.
Dans la peinture de Goya, la vie et la mort
interfèrent fatalement. Il n'a pas besoin comme Picasso de déformer ses
personnages pour qu'ils soient monstrueux de laideur, de fatuité, d'amour et de
beauté. Dans ses tableaux envahis de mort, la mort est palpable. Il met le
doigt sur l'impermanence (encore) ; en cela il élève le dangereux et le
fragile. Le Trois Mai (très de mayo)1937 est le premier jour des émeutes à
Barcelone entre les communistes et les anarchistes.
C.E : Un de vos héros est un peintre espagnol et
un républicain dont le goût pour l'esthétique et la jouissance de la vie sont
les contrepoints au « Viva la muerte » hélas bien connu des franquistes,
comment vous est venue l'idée de mettre au centre du récit un artiste ? Ce
personnage fait-il référence à un peintre espagnol ayant vraiment existé ?
M.JiC : Sans art, la vie serait insoutenable.
L'art transfigure l'homme, le magnifie. Un regard posé sur un iris de Van Gogh,
une oreille prêtée à un prélude de Bach, humanisent même la barbarie. Le
sacrifice de l'artiste me paraît extrême. Il entraîne avec lui le sacrifice de
son génie. Une part de l'humanité. La divine part de l'humanité.
Julian Manresa, ce diable de libertin a-t-il
existé ? Que voulez-vous que je vous dise ?
C.E : Toute l'ambiance de votre histoire est
donnée par le rayonnement de la créativité qui éclatait dans cette période
1930-1940, parlait-on beaucoup de cela chez vous lorsque vous étiez adolescente
? Vos parents étaient-ils eux-mêmes d'un milieu artistique ou fréquentaient-ils
des artistes espagnols?
M.JiC : Ma mère jouait du piano. Je lui ai entendu
jouer pendant des décennies les mêmes morceaux, cinq ou six. J'ai entendu mon
père chanter une seule fois, en taillant sa vigne, une complainte étirée en un
seul son.
C.E : Chacun de vos personnages est ambivalent,
il n'y a pas de « héros » au sens strict, mais des femmes et des hommes se
débattant dans une réalité violente et dérisoire. On les sent toujours prêts à
basculer mais ils poursuivent leur trajectoire jusqu'au bout, ils sont tour à
tour lucides et fragiles, ce qui les rend attachants. Cela a-t-il été un choix
ou bien ces caractères-là se sont-ils peu à peu imposés à vous au fil de
l'écriture ?
M.JiC : Les personnages de Très de Mayo sont
emportés, dépassés par une fatalité historique, une épopée. Les données du
départ changeaient, ont changé au fil de la guerre. Les héros ont « surfé »,
émergeant parfois des abîmes. L'important était qu'il en reste un seul. La
vague était énorme. Il suffisait de l'apprivoiser.
C.E : Le père de Murcia par exemple, être
étrange et un peu « diabolique », est-il inspiré d'un personnage réel ? Ou bien
avez-vous voulu donner à votre héroïne et à ceux qui lui sont proches toutes la
complexité des personnages proustiens ?
M.JiC : Les masques sont divers. On peut jouer à
tout. Dans mon jardin, viennent la nuit, le jour, l'aurore. Mon jardin est
toujours aussi réel. Le grand Baltasar que j'aime à la folie, « est-il inspiré
d'un personnage réel » ? Je l'assassinerai si je niais notre rencontre.
-- Une rencontre réelle ?
-- Intérieure.
C.E : Votre style à la fois concis et poétique,
fait de phrases courtes qui percutent et donnent à rêver, semble déjà assez
élaboré pour un premier texte. Il m'a fait songer à celui de Marguerite Yourcenar.
De quels écrivains pourriez-vous vous sentir proche, qui auraient eu une
influence sur votre écriture ?
M.JiC : J'aimerais savoir écrire comme Madame de La Fayette ou Saint Simon.
Hélas, j'écris comme moi. Nathalie Sarraute m'a appris à supprimer les «et».
Coco Chanel m'a influencée. Elle coupait les nids
d'oiseaux sur les chapeaux, les falbalas, elle a supprimé les faux-culs, les
corsets. Ecrire une phrase aussi simple qu'une chaise de Bauhaus, émouvante
comme une affiche d'Amnesty International.
C.E : Quels sont par ailleurs les écrivains,
poètes ou créateurs espagnols qui vous tiennent particulièrement à cœur et dont
vous aimeriez vous revendiquer ? Vous sentez-vous une fraternité littéraire ou
esthétique avec Fernando Arrabal, par exemple ?
M.JiC : Ramon Lull. Vous connaissez ? Un fou. Il
voulait convertir les Musulmans. Le fou ! Il a été lapidé à Bougie. Il en coûte
d'être fou.
Garcia Lorca, sûrement le petit homme à genoux,
les bras levés de Très de Mayo.
Unamuno, âme de la République Espagnole,
libre entre tous. Sans dogme autre que celui de la dignité humaine.
Et Machado
C.E : Tout au début du récit vous faites
allusion à la grand-mère de votre héroïne qui était une femme juive et qui
ressurgit régulièrement au fil de l'histoire, ainsi qu'aux mosquées et
synagogues arbitrairement transformées en églises, le métissage méditerranéen,
lorsqu'il respecte les particularismes de chacun, n'est-il pas une des
identités dans laquelle vous pourriez vous reconnaître ?
M.JiC : J'ai besoin d'être autre, l'autre. Mais
on n'entre pas chez son voisin comme dans un moulin. Il faut user de politesse
et d'amour. Même liquide amniotique, même manne pour les Chrétiens, les Juifs,
les Musulmans. La
Méditerranée.
J'ai sans doute été maure, juive, je suis
chrétienne. Pourquoi ne serais-je plus 800 ans après, maure, juive, chrétienne
?
C.E : Il me semble qu'après avoir écrit un tel
livre, on ne peut s'arrêter là. Avez-vous songé à d'autres textes, ou peut-être
à une « suite » pour celui-ci ?
M.JiC : J'ai perdu de vue Murcia et Ferrer. Que
sont-ils devenus ? Ont-ils été dans un mouvement de résistance en France ?
Ont-ils de 1939 à 1945 fabriqué du fromage dans un village pyrénéen ? ... J'ai
en tête une autre histoire de femme. J'aimerais l'avoir terminée avant 2020.....