BAOUM ! En bas la porte de l’immeuble claque. La petite dame au bonnet rouge sursaute. Elle arrive sur le palier, frotte ses pieds sur le paillasson en sortant la clé de sa poche. BAOUM! Encore la porte. Cavalcade dans l’escalier. Elle pense : ce sont les petites qui jouent au satyre, et elle sourit. Sa porte est ouverte. Soudain elle est projetée en avant, poussée au dos par quelqu’un qui entre dans l’appartement, qui referme le verrou aussitôt derrière lui. La clé qu’elle tenait à la main a valdingué jusque dans la cuisine. La vieille dame est à genoux au milieu du couloir obscur.
― Bouge pas. Ne dis rien ou j’te bute.
Oh là ! Pas question qu’elle dise ou qu’elle fasse quoi que ce soit. Le seul ennui c’est ce cœur qui bat comme un forcené. Dans l’escalier, le grondement de bottes n’a rien à voir avec les cavalcades des voyelles du quatrième : Amélie, Imélda, Ophélie, Emilie, Ursula et Yasmina. Elle se demande comment elle a pu confondre. Ils sont passés devant sa porte, ils ont grimpé jusqu’en haut et ils redescendent maintenant en vociférant. Elle n’entend pas très bien ce qu’ils disent. Ils cognent sur la rampe d’escalier, contre les portes. « Tu perds rien pour attendre, pourriture ! salope ! » ils ont dit « salope » ! C’est vulgaire. Les bottes s’éloignent. BAOUM !
Celui qui l’a poussée est collé contre la porte. Elle entend sa respiration sifflante et un tout petit bruit, clac, clac, clac. Il claque des dents.
Elle sent, comme une fourmi têtue, une maille de son collant filer le long de sa cuisse. Elle doit prendre sa boîte de Trinitrine dans sa poche, son cœur continue à s’exciter. Elle dit tout bas : « Ça y est, ils sont partis, n’aie pas peur, ils sont partis ». L’autre ne dit rien. « Je peux me lever maintenant ? » Il ne répond pas. C’est un résistant, c’est sûr. Et les bottes c’était des… Enfin, Hortense, qu’est-ce que tu dis ? Un résistant en 1991 ? Tu perds la boule ma pauvre vieille.
Elle élève la voix : « Je peux bouger ? » Pas de réponse. Elle se relève en craquant des genoux et voit l’autre, un très jeune garçon, le crâne rasé, qui glisse lentement le long de la porte. Il tient son bras gauche replié sur sa poitrine. Il glisse. Il est assis par terre. Son buste tombe en avant.
― Hé ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es pas mort au moins ?
Elle allume la lumière. Prend son cachet, le met sous sa langue. Elle s’accroupit et donne des petites gifles au résistant évanoui.
― Tu as eu si peur que ça mon gars ? il ne faut pas rester dans ce couloir, je ne chauffe pas, on va attraper la crève.
Elle le saisit par les pieds. Très lentement elle fait glisser sa tête et bang ! Il est allongé sur le sol. Elle le tire sur le parquet ciré. Elle s’y reprend à plusieurs fois. Les jambes du garçon lui échappent. Elle a chaud. « J’aurais pas cru être encore si gaillarde ma parole ! » Et elle pense, comme au moment où elle s’affalait dans le couloir, à ce que vient de lui dire Josette : « Moi je ne crois pas que ce soit fini pour toi l’aventure, je suis sûre qu’elle va te reprendre. » Et Hortense avait ri en posant ses lèvres sur la peau si fine du front de son amie. Sa Josette, diaphane, de plus en plus surexposée sur l’écran blanc des draps d’hôpital.
Elle avait raison, on dirait qu’elle est là l’aventure, c’est ce pauvre résistant remonté d’on ne sait quel passé, petit et fluet comme un enfant, flottant dans son blouson en jean, pâle, des cernes bistres sous les yeux. De beaux cils très noirs. La peau si lisse et mate. Des traits pas de chez nous. Un Annamite, peut être. Que tu es bête Hortense, ça n’existe plus les Annamites.