Notes et pistes de lecture...
Marie-Noël Arras
Thèmes
La folie : Neij, l'indomptée, l'insoumise a sombré dans la
folie à cause d'un homme appelé Les Fleurs
La mort : Les Fleurs a tué la vie en Neii ; Neij a laissé
mourir Jessica; Neij a tué Les Fleurs ou plutôt l'ombre noir qu'il. porte en
lui et qui pervertit ceux qu'il approche ; Jessica-Neij a vraiment tué ce
type avec le revolver, elle ne l'a pas fait en rêve ou en intention. Elle y est
allée et l'a froidement descendu. Mais elle l'a fait parce qu'il a tué en elle
la vie. Donc, elle n'a pu le faire que par l'intermédiaire de ce "double"
ambigu qu'est le bossu. En le faisant, elle s'est vidée de toute la violence
qui était en elle depuis l'enfance et s'est ensuite laissée enfermer. (note de
I'auteur)
La mort personnifiée : l'ombre noire, araignée qui tisse sa toile telle
une camisole pour y retenir Neij. La bête qui se démultiplie et épouse le corps
des hommes
L'amour morbide celui
qui berne puis humilie, celui qui rend l'autre esclave. L'amour
sado-masochiste. L'amour castrateur: Les Fleurs préfère se contenter de l'amour
de sa femme, « de la race de celles qui emprisonnent leu homme dans le
bocal de lq cuisine » plutôt que d'assumer l'amour avec une femme
créatrice qui se pose en égale, ce qu'il ne supporte pas. Dès lors il la
considère comme rivale puisqu'il ne peut avoir d'ascendant sur elle. Les Fleurs
a aimé Neij pour sa créativité mais il
ne peut l'assumer et lui demande de rester un rêve pour lui alors que, comme le
dit très bien Paule Salomon dans « La femme solaire » elle veut concilier
son émergence phallique et son besoin d'aimer, de se faire aimer. Cette
contradiction entre le désir de les Fleurs et le sien est destructrice pour un
être aussi absolu et l'entraîne vers la folie.
La solitude : le lot
des êtres différents, de ceux qui revendiquent leurs choix et leur liberté.
La mémoire : faire
ressurgir sa mémoire pour Neij est le seul moyen de redevenir elle-même.
Restituer la mémoire des opprimés est son combat avec pour seule arme:
L'écriture : c'est
Neij, l'héroïne du roman qui écrit son histoire pour retrouver la
raison mais elle écrit aussi l'histoire des émigrés qu'elle a côtoyés
dans son enfance et l'histoire des femmes. C'est en fait la même
histoire celle des êtres esclaves dans leur corps, tout passe par le corps.
L'androgyne : être humain imaginaire morphologiquement double.
Symbole de la réconciliation des sexes. Le couple androgyne réunit deux
êtres qui ont pris conscience d'eux-mêmes et de leurs besoins, qui tentent de
s'aimer eux-mêmes tout en aimant l'autre. Fin des rapports dominant / dominé (La Femme Solaire). Avant
de la concevoir la mère de Neij a perdu un fœtus de sexe masculin, autre double
qui a habité son enfance et a fait d'elle un enfant androgyne. Elle se sentait
déguisée dans les vêtements de fille que sa mère lui faisait porter et qu'elle
planquait pour se changer en vêtements d'indien.
Les trois phases du processus alchimique
Les entrailles de la terre d'où
il faut émerger en soulevant de lourdes pierres : Quand je suis née j'ai
du soulever la dalle très lourde. Une pierre plus lourde qui scelle toutes les
pierres. La grosse pierre luisante du silence des générations de femmes qui ont
usé leurs doigts à gratter des allumettes au fond des galeries humides et n'ont
rien allumé. (ch. 1) La pierre qui scellait l'entrée de ma bouche...
(ch. 2,,) La taupe est venue ouvrir la trappe.. Pierre... ma pierre amassée là où je dormais dans l'attente du
dénouement( ch. 3) - J'étais tout au fond de la taupinière et je
déblayais avec la même opiniâtreté des mètres cubes de choses friables qu'il
faut chaque jour recommencer à écarter du chemin... la galerie sinueuse et
manquant d'air de l'enfance (ch. 4). La nuit je sortais des galeries de ma
trouille par l'échelle métallique.
La
purification par l'eau : les saltimbanques du château attendent
que j'aille chercher l'eau. C'est par la taupe que j'ai senti l'air adorable de
la mer la première fois... un petit éclat
étoilé où s‘est faufilée l'odeur de la mer
La purification par le feu
en vu de la séparation du Corps et de l'esprit : la voix de Neij au
début est inaudible car prise dans du feu - le feu dans le miroir à
la place du visage La démesure... Feu. Arbre de feu s'écroule dans ma tête.
Entraîne à sa suite les racines me dévorant un petit éclat étoilé où s'est
faufilée... l'odeur du feu. Feu !
Et l'on aboutit à l'air,
symbolisé par l'oiseau, symbole aussi de la liberté du corps reconquis, la
jouissance de la réunification. .
Les symboles
Les animaux : personnages clés, comme dans les contes pour
enfant et dans tous les contes africains
Le chat borgne, enfermé sous la pierre, sous la poitrine.
Les araignées : symbole du sadisme, elle tissent la toile
pour capturer leur proie, ce sont les bonnes sœurs de l'internat, celles de
l'asile au service de l'araignée suprême, la Mort.
La taupe : animal
aveugle du sous sol, c'est elle qui ouvre la trappe de la tombe de son enfance.
La gestation.
Aladin : chat
du Père Lachaise, habitué de la mort, il la flaire là où elle se trouve,
lucide, il veille. Le grand sorcier.
Bonie, la chienne : compagne
fidèle sans foi ni loi dans sa recherche de nourriture, c'est elle qui
débusque la porte de la palissade et offre ainsi une ouverture.
Le lion du jardin des plantes : le roi des animaux qui a perdu sa
liberté : un roi sanqs royaume
Les salamandres : symbole
de l'ardeur amoureuse, elles ont
besoin du feu pour vivre, elles brillent et dansent dès qu'elles sont près
d'une source de chaleur. Au moyen âge, on attribuait aux salamandres la faculté
de vivre dans le feu ; Elles aiment la chaleur de l'été et détestent le
froid comme Jessica.
Les oiseaux : symbole par excellence de
Liberté et d'insouciance.
Le petit renard du désert : petit
animal sauvage qui se laisse pourtant apprivoiser
Les ours blancs : la
pureté trahie par l'homme. L'hiver avant le printemps, d'où le prénom de Neij.
Les personnages symboliques
Le bossu : il représente à lui seul toute la main mise de la bassesse humaine sur
les sentiments les plus élevés, il a détourné la méchanceté des gens en devenant
leur bouffon et il doit se débrouiller avec ça. Il ne subit plus il les dirige,
c'est le gardien du théâtre des hommes, le gardien de la palissade. C'est le
parfait bouc émissaire, d'où la raison pour laquelle il assume le meurtre pas
du tout symbolique de les Fleurs à la fin. Quand Neij tue Les Fleurs, l'image
de sa mort masculine elle a ‘l'apparence extérieur du bossu, lui même habité
par une chouette effraie.
Le Bouffon, Hop-Frog (voir
Edgar Poe) : double contre le froid à la pension, celui qui
permet de prendre de la distance, celui qui veille au grain, l'être de la
dérision, masque-miroir accepté par la société parce qu'elle rit de lui. En
liaison avec le Feu et la délivrance.
Le muet : celui qui donne à Neij le moyen de
survivre, un de ceux qui tenaient une extrémité du fil de la vie de Neij, Le
muet, ouvrier comme Ali, existe pour qu'elle ne perde pas le fil du réel.
Les fleurs : Elle appelle l'homme qu'elle a aimé les
Fleurs, correspondance au lieu de la rencontre (le quai aux fleurs,
le marché aux fleurs) à la mémoire retrouvée, à l'espoir d'être mise au monde
par un homme ! Les Fleurs fait
croire à Neij qu'elle est son double et c'est
ce double, morbide, qu'elle tue car il est déjà mort
Gilgamesh : Le roi de
Babylone qui refuse d'épouser la Déesse Ishtar car tous ses amants sont devenus
des animaux ou sont morts. Refus placé sous le signe d'une quête d'immortalité
et de puissance délirante de type viril.
Le roi des iguanes : c'est l'inverse, le pôle positif par rapport au
roi Gilgamesh. Les hommes qui mentent
ont perdu leur âme. Elle est entrée dans le corps trop lourd des iguanes. Le
roi des iguanes doit mener l'âme des hommes à la mer. C'est là notre royaume...
L'immortel. Le pays de Les Fleurs (l'Algérie), est le pays des iguanes et des fous. - - Les Fleurs se dit
investi de la mission de ce roi
Le vieil homme à la chéchia rouge : celui qui transmet la mémoire des immigrés à Neij
pour qu'elle l'écrive, elle le rencontre derrière la Palissade de son enfance
puis à la morgue.
Le passeur : Joaz, personnage
essentiel qui personnifie le réel, les choses, la vie. Le passeur des mots de
la rive des vivants à celle de Neij, celui qui fait passer les mots dans la vie
et la vie dans les mots, le passeur d'eau de sa mémoire, le passeur du fleuve aussi, le
passeur qui permet que les mots écrits dans l'asile deviennent un livre édité
Le double, le miroir-Jessica : Neij, petite, à l'internat, s'invente un double et se voit double
pour arrêter de crier sa douleur Lorsque je te dessine, c'est que je ne suis
autre que ton miroir. L'échec de mes promesses.
Les
éléments
La lune : représentation des forces instinctives, la femme,
l'anima. Quand je suis née, c'était pleine lune- Les Fleurs demandait à
Neij de lui décrocher la lune
la lune dans l'imposte de la cellule,
croissant de lune, image de Jessica, blanche, pâle, diaphane comme la pierre de
jade, du jade que les rites
réservent aux princes. lune d'or...
les femmes sont les filles de la lune,... des guerrières. Masque de lune.
Le soleil : ce que chaque femme a en elle et qui illumine, -E/les
me haïssent parce que j ‘ai voulu mettre au monde mon soleil... Seule...
-Enceinte de son soleil-
Lune
/Soleil : les deux pôles du vivant
Le jardin aux
groseilles : symbole de la petite
enfance, la terre, l'Eden, paradis perdu.
Les coquelicots
: fleurs fragiles par excellence qu'il ne faut pas
cueillir, fleurs rouges comme le sang, symbole de la menstruation, du sexe, de
la renaissance à soi, de la mémoire retrouvée, de l'espoir.
Le château : la captivité, le lieu avant de naître, puis celui
qui se construit autour de l'enfant, son Moi.
Ses sept portes, «la porte symbolise le lieu de passage entre deux
états, entre deux mondes, entre le connu et l'inconnu, la lumière et les ténèbres, le trésor et le dénuement
Elle ouvre sur un mystère (...) elle indique un passage et invite à le
franchir. C'est l'invitation au voyage vers un au-delà... », «Le
dictionnaire des symboles», Jean Chevalier et Alain Gheerbrant éd.
Laffont. L'histoire est clôt par une porte bleue.
Le chiffre 7 : A la fin du livre, pour arriver jusqu'à la cellule
de Jessica, l'écrivain doit passer sept portes de verre.
la septième, la sortie: l'androgyne, il m'a ouvert la
septième porte, l'interdite.
Le fleuve: symbolique du passage, passage de la vie à la mort
...
Le cerf-volant
: ma vie, un cerf-volant de
couleur vive qui me filait entre les doigts. Le monde qui coupe la ficelle au
ras de doigts des enfants. Idée
d'une vision au-dessus, différée, décalée comme la grue de « Par la queue
des diables ».
La Palissade : elle
sépare le monde du réel et celui de l'imaginaire, la monde du paraître du monde
de l'être, les choses qui sont derrière les choses... un monde qui affleurait
sous le masque de / ‘autre
Les clefs : symbole du secret, du trésor caché en soi mais
aussi de la confiance accordée à celui à qui on les confie, les clefs donnent
accès à la part intime de l'autre, celui qui les jette n'est plus digne de
vivre. Le Bossu détient les clefs de la folie des hommes, des portes de leurs
rêves, celui qui se trompe de clefs meurt à son rêve, il est condamné à errer à
la recherche de lui-même.
Le sac : trop
lourd pour Neij, il est rempli de tous les mots/maux de l'humanité, mais
elle le traîne partout et c' est dedans qu'elle puisera pour écrire. Le sac du
bossu aussi que Joaz aidera à porter.
Le bracelet d'argent : assimilé
à une menotte qui entrave sa liberté, symbole de l'esclavage, de la mort à
soi-même et de l'argent. Double prison..
La canne au pommeau de
verre de Monsieur Antonin : la canne du conteur et la demeure de la lune
Le théâtre : symbole
de l'apparence, du jeu, monde de l'artificiel, mais aussi lieu de
représentation du monde réel avec ses héros, ses lâches et tous les autres,
celui qui se déglingue de partout en Algérie.
L'arbre aux histoires :
symbole de vie, il contient les histoires des femmes de plusieurs générations.
Il est le ventre de la parole totalement androgyne, érigé et creux, d'où les
paroles des femmes qui l'habitent. Il est la matrice originelle qui lie la
terre au ciel, l'alliée absolu du féminin, celui qui donne à la femme son élan
viril vers elle-même.
Le briquet de la sorcière :
celui qui allume la lampe du djinn qui détient le secret des histoires des
hommes. Jessica le détenait du vieil émigré ; le gardien de la morgue,
celui qui a de multiples apparences comme tout conteur, le rend à Neij qui le
transmet à Neïla, la fille de Les Fleurs.
Le son du saxe : il sort
des sous sols, il est la Vie,
celui qui en joue, invisible, est l'être recherché depuis l'enfance.
Et
beaucoup d'autres (les pantins de bois, les rats, les grenouilles, les nains,
les bouts de crayon etc..) car en fait la Hurle Blanche est un
long poème où toute la vie est transposée en métaphores, certaines sont
universelles d'autres appartiennent à l'univers de l'auteur et il
faudrait une étude beaucoup plus poussée pour arriver à les nommer toutes et à
les décoder...
STRUCTURE
Tout le livre ensuite va
être un long cheminement de l'esprit
comme sur le divan d'un psy, va et vient constant des souvenirs d'enfance au
passé récent. Récit comme une spirale dont les cercles se chevauchent et dont
les extrémités se rejoignent puisque la fin, dans le temps, se situe
juste avant le début.
P.205 :« L ‘histoire s ‘enroulait sur sa
spirale comme le fil du cerf-volant» Cette structure, à la fois
concentrique et fragmentée puisque chaque chap., bien que rattaché aux autres a
son identité propre, suit le fil de la pensée. La pensée n~ a ni limite spatiale
ni temporelle et c'est encore plus visible quand il s'agit de la pensée confuse
et fragmentée d'un être en proie à la
Folie. p65 Il n ‘y a pas d ‘ordre possible. Ce ne sont que
des débris du temps. La narratrice emploie le futur pour une action qui a
déjà eu lieu et propulse parfois le présent dans une action passée. C'est aussi
le miroir de la vie, aucune vie ne suit une progression linéaire, des
évènements se succèdent parfois sans liens apparents, mais ils nous font
avancer ou reculer dans notre quête de nous-mêmes.
L ‘ensemble est écrit dans un style très poétique
mais certains passages sont plus elliptiques et plus métaphoriques que d
‘autres.
Pour visualiser ces cercles en spirales et les
situer dans le temps du récit je vais tenter de les numéroter tout en sachant
que même à l'intérieur d'un cercle le temps n'est pas linéaire:
O : le cercle du présent, l'ici et maintenant, dans la cellule de l'asile où Neij s'est laissée
enfermer.
• : le cercle du passé récent, l'époque de sa rencontre avec les Fleurs, le temps
de l'amour et du désamour
• : le cercle du passé éloigné, le temps de l'enfance
O : le cercle de l'espace irréel, de l'imaginaire, espace symbolique il recoupe les différentes
périodes
• : le cercle de la pensée intime, philosophique, ce qui constitue l'essence même de la narratrice,
démarqué par un style encore plus poétique
• : le 1er cercle de l'écriture, la restitution de
la mémoire des émigrés
• : le 2nd cercle de l'écriture la restitution de
la parole des femmes
Symboliquement le septième cercle, la septième
porte est l'étape ultime, la réconciliation avec soi-même et avec l'Univers, le
renouveau, le repos après la quête et l'errance.
La folle
Je vous préviens, je suis une barbare...
C'est ainsi que Jessica est entrée dans ma
vie. Elle a fourvoyé mes nuits de veille en vrac. Elle y a mis une belle
pagaille. Jessica... C'est ainsi qu'elle m'a parlé à ce moment- là. De l'autre
côté du songe de ma vie. Reflétée dans les flaques oubliées d'eau, après les
averses d'un horrible gâchis. Déjà je m'enfuyais de l'étau voluptueux de ses
yeux dorés.
- Je crois
que nous ne nous entendrons pas... je déteste la pureté. Pourtant... tu as quelque
chose d'attendrissant comme les enfants. Moi, je suis le diable... qu'elle me
dit.
Et elle
s'est perdue dans un éclat de rire qui me l'a fait follement aimer.
Cet
après-midi, Joaz mon ami l'écrivain est venu. Il a apporté dans ses poches, en
plus du carnet de papier blanc à spirale sur lequel je dois lui écrire
l'histoire, des tas de petites choses à manger. Les poches de Joaz lui
compliquaient l'existence. Elles étaient toujours pleines de choses à venir. Il
y en avait de multiples qui allaient du bas en haut de son pardessus. C'était
des poches qui faisaient des histoires.
Les
vieilles folles, les harpies qui gardent les portes de l'asile, n'en finissent
pas de les vider. Elles remplissent avec ses trésors les casiers de leurs
placards à poisons. Des poisons cosmétiques froidement testés sur nous avant
l'épreuve des rats. Les casiers, elles y entassent aussi du matériel à
renoncement. Les cachets de cire de leur silence.
Cet après-midi, Joaz est venu. Il a bien du
courage, Joaz. Pour venir ici, il faut franchir les triples grilles de
l'imposture et du produit au formol. Et puis surtout, il faut se farcir la
troupe des guetteuses. Et du même coup, les couinements de ceux qui viennent
voir. Avec leurs yeux-trous, ils viennent voir. Où que ce soit. Ils viennent
voir parce que ça fait partie de leurs attributions. Ils ont cette carte là
dans le jeu qu'on leur a distribué au guichet. A l'entrée de la vie. Ils y
tiennent. Ça les rassure sur le fait qu'ils appartiennent à une certaine
clique. Les voyeurs, c'est comme ça qu'on les nomme entre nous autres.
Joaz
savait que je refuserais malgré les objurgations qu'elles me faisaient et leurs
menaces de camisole à force, d'avaler les portions de nourriture dans laquelle
elles enfonçaient des bouts de pain pourri. Incarcérée, je vivais au rythme de
mon ventre. Et de la petite forme en croissant de lune qui me disait de tenir
bon. A l'intérieur.
C'est par elle que j'acceptais de survivre. Et
parce que Joaz m'avait fait jurer d'écrire l'histoire. Ça, je le devais à notre
amitié qui était pour lui la cause d'une peine sournoise... celle de venir me
voir ici. Moi, l'oiseau rieur... Encagée... Rasée face à un trou de faïence..
Lorsqu'il
entrait dans la cellule grillagée - pour pas que je jette à travers les
barreaux les choses mortes que je mettais en pièces avec une répétition
d'automate elles m'y avaient enfermée - j'étais accroupie dans un coin.
Encerclée de taches blanches et noires de papier. Sur les carnets à spirale des
criaillements mêlés aux dessins. Comme la mer à la mer...
Mon
histoire... Elle m'avait menée dans les pattes des sorcières au ventre velu.
Elles venaient une par une, en procession, de leurs moignons à l'eau de
vaisselle et la pisse, gratter la honte sur mon ventre. Mon histoire... Je la
dispersais au gré des feuilles sans attaches. Comme moi-même. Une façon d'être
fidèle à ce que Jessica et moi nous avions aimé jusqu'au dernier ressac dans
nos gorges: la déserrance...
Jessica.
Ma douce, ma folie. Par la fente de l'imposte je surveille la progression
gracieuse de la seule forme de toi qu'on ne m'ait pas volée. Jessica... La lune
est absolument blanche, nettoyée. Pâle est la lune tandis que je voudrais
mourir. Il y a quelqu'un qui, avec des mains pures et fines, la débarrasse chaque
soir d'un peu de suie. Jusqu'à ce que je puisse me reposer un instant dans son
faisceau de jade. Pâle est la lune qui s'appuie sur mon ventre et me redonne
l'illusion de ne pas être. Je la supplie... A genoux sur la tranche étroite du
fruit blanc de son ombre au sol de ciment. Je la supplie...
Pleine.
Elle entre lentement dans la tranchée lourde de mottes de mon ventre. Sur
chaque bord sanglant de la blessure, un morceau de soie noire. Afin de mieux la
camoufler.
A genoux
sur le sol de ciment qu'on lave d'eau et de produits amers, désinfectant nos
désirs louches. Je n'ai plus qu'elle pour oublier que je suis devenue folle...
Elles m'ont mis une veste de toile noire brutale. Elleme couvre à peine le
nombril. Pour pas qu'elle ait froid, ma petite sœur, mes mains de feuilles la
protègent en essayant de la garder le plus longtemps à l'abri de leur visage
masqué.
Ma lune
d'or, mon inconnue, ma fleur... Je l'appellerai Jessica...