Behja Traversac
« Ainsi une petite fille, jusqu’au mariage licite qui fera d’elle une femme puis une mère, entend dire et répéter, dans la chambre des femmes, le patio métaphorique ou réel, au bain, à la promenade, dans la cuisine où s’apprennent les gestes d’une bonne maison, que le meilleur époux, pour elle, comme pour toutes les femmes avant et après elle, sera, sinon un cousin germain, du moins un musulman, le père de ses enfants qui transmettra, et lui seul, la religion des ancêtres depuis le Prophète. »
Prix : 10 € TTC
2005 - 256 pages
ISBN : 2-914467-27-3 |
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Des femmes, des jeunes filles parlent.
Librement, elles abordent des sujets dits « tabous », et Behja
Traversac les sollicite, les écoute, les accompagne avec un désir inentamable
d'élucidation et de justice.
Elles évoquent leur vie, leurs choix,
leur volonté d'obéir ou de se rebeller face à l'intolérance d'une société où
les traditions sont si étroitement amalgamées à la religion qu'elles ne s'en
distinguent plus. Lucidité, objectivité et clarté sont les mots qui
caractérisent ces pages, accompagnés de celui qui, au centre de tout, maintes
fois prononcé au cours de ces entretiens, anime la flamme, ravive les bonheurs
et les douleurs, illumine des vies parfois sans que les « disantes »
n'en prennent conscience : le mot Amour. Un mot que tous les censeurs et
toutes les censures évoqués çà et là voudraient oblitérer, mais qui resurgit, à
la pointe d'une exclamation, d'un regret, d'un silence.
Maïssa Bey
La maison interdite
La parole sacrée dit que celle qui n'est pas dans
la voie de Dieu sera interdite de maison. Que la maison de son père ne sera
plus sa maison et que les « Gens de la Maison » ne la prendront plus comme fille,
sœur, cousine, nièce... N'observant pas la loi divine, elle sera sans toit.
Vagabonde, renégate, exclue. Et qui sera là, au jour dernier de sa vie, pour
observer le rite ? Qui dira pour son âme, au jour dernier, devant Dieu, la
prière des morts ? Qui saura la mettre en terre suivant la loi
musulmane ? Seule et maudite, sans Dieu ni maison, elle sera l'égarée.
Tel est le destin que promet le père au nom du
Dieu qui dit la loi, à sa fille insoumise et fugueuse. Pas seulement le père, la Maison tout entière, la Maison d'Islam.
Et que dit la loi implacable ? La loi dictée
par le Tout Puissant, clément et miséricordieux. Elle dit, depuis le premier
jour de l'Islam, qu'une musulmane ne doit pas épouser un non musulman, sous
peine de quitter pour toujours la
Maison d'Islam. Un impératif catégorique auquel pas une
femme, née en terre d'Islam dans la maison de son père musulman, ne déroge.
Ainsi une petite fille, jusqu'au mariage licite
qui fera d'elle une femme puis une mère, entend dire et répéter, dans la
chambre des femmes, le patio métaphorique ou réel, au bain, à la promenade,
dans la cuisine où s'apprennent les gestes d'une bonne maison, que le meilleur
époux, pour elle, comme pour toutes les femmes avant et après elle, sera, sinon
un cousin germain, du moins un musulman, le père de ses enfants qui
transmettra, et lui seul, la religion des ancêtres depuis le Prophète. Elle
pourra refuser un mari imposé qui ne lui convient pas, le mariage ne se fera
pas sans son consentement, mais l'époux sera musulman, forcément musulman,
quelle que soit sa terre natale, sa langue même, et la couleur de sa peau, il
sera musulman, il habitera la maison avec l'épouse, ils seront heureux, dans le
chemin de Dieu et la Maison
d'Islam, même si vivent dans les maisons voisines des étrangers, nazaréens ou
juifs. Ils seront heureux.
La petite fille, jeune fille, vivra sous haute
surveillance. Nubile, on veillera à l'honneur de la Maison, les interdits à
tout instant réitérés, protecteurs de la virginité offerte au père légitime de
ses enfants légitimes, sinon, comment être sûr ? On connaît les ruses des
femmes, celles qui n'obéissent pas, celles qui marchent trop longtemps dans la rue
et seules, celles qui délaissent la grande ou la petite maison et les enfants à
nourrir, à éduquer pour qu'à leur tour ils enseignent à leurs enfants le chemin
de Dieu et ses lois. Épouse, elle sera là pour veiller, depuis le premier jour
de la vie de ses filles, à la bonne observance de l'ordre musulman. Le licite
et l'illicite. Pour le bien de tous et toutes, le contrat social et religieux
sera observé à chaque instant et au mieux.
Le moindre écart et la maison s'écroule. Pour la
maintenir debout, il faut observer la loi et les rites ou quitter la maison.
C'est le prix d'un ordre séculaire que supporte la femme exemplaire, bonne
fille, bonne épouse, bonne mère, bonne musulmane. Gardienne vigilante de la Maison d'Islam. Et celles
qui n'obéissent pas ?
Behja Traversac les écoute, attentive, patiente,
généreuse. Elles parlent.
Elles connaissent les prescriptions, toutes les
prescriptions, depuis si longtemps. Certaines rappellent la loi inscrite, en ce
troisième millénaire, dans le code de la famille algérien, art. 30 et 31 :
« La musulmane ne peut épouser un non
musulman. Le mariage des Algériens et des Algériennes avec des étrangers des
deux sexes obéit à des dispositions réglementaires. »
Dans le code de la famille marocain, art.
31 :
« Les empêchements temporaires au mariage
sont : le mariage d'une musulmane avec un non musulman. »
Le code de statut personnel tunisien ne contient
pas ces interdictions, mais, souligne Alya Chérif Chammari, avocate citée par
Behja Traversac :
« La Tunisienne musulmane ou d'origine musulmane ne
peut épouser un non musulman qu'après la conversion de celui-ci à la religion musulmane. »
Celles qui rappellent ces interdits sacrés et qui
y souscrivent parce que, elles le savent, une femme en dissidence manifeste
vivra un enfer (si elle ne va pas aussitôt en enfer) en terre d'Islam, ces
femmes qui acceptent, sans en souffrir, la loi prescrite, oublient ce que
disent les constitutions des trois pays : « Tous les citoyens sont
égaux devant la loi ».
Les femmes soumises à ce point et à d'autres
points du code de statut personnel (à peine réformé en Algérie et au Maroc)
sont moins égales que les hommes, leurs frères, cousins qui, suivant le modèle
du Prophète, sont autorisés à épouser une non musulmane, la religion se
transmet par le père à ses enfants. Un enfant de père musulman est musulman dès
sa naissance et jusqu'à sa mort.
Celles qui n'obéissent pas, celles qui
transgressent et qui parlent haut et clair avec Behja Traversac sont des
rebelles, des dissidentes. Offensives. Elles ont aimé l'étude, les livres,
elles respectent le Livre, mais elles le questionnent, comme elles questionnent
la société, ses conformismes, ses contradictions, ses archaïsmes, mais aussi
ses mutations. Le mariage obligatoire donne à une femme son statut de Femme,
Épouse, Mère, c'est la loi du groupe, du père, de Dieu lui-même.
Elles sont célibataires.
La femme, sujet libre et incontrôlable, fait peur,
son désir de l'étranger fait scandale.
Elle est libre, elle aime l'étranger prohibé, le
non musulman.
On dit qu'il faut préférer le frère de sang, de
langue, de religion, de terre.
Sa préférence, c'est l'Autre, autre absolument, le
non musulman.
On lui dit qu'elle trahit, qu'elle renie sa maison
natale, la Maison
d'Islam.
Elle dit qu'elle aime toujours Dieu, son père, sa
mère, les « gens de la maison », mais que l'amour est plus puissant
qu'une loi inique qui opprime, enferme, sépare pour être toujours entre soi.
Elle dit qu'elle n'a pas été volée dans la
violence et qu'elle est une citoyenne qui réfléchit, un sujet libre qui ne
subit pas un destin prescrit, tracé pour elle, de la maison à la tombe. Elle
dit qu'elle s'autorise à aimer l'étranger et elle aime l'étranger dans sa
maison à elle, respectueuse des autres, de l'Autre et des siens qu'elle n'a pas
perdus, parce qu'elle n'a pas perdu son âme.
Leïla Sebbar
Qu'importe la beauté de cette jeune femme d'ici et de
là-bas ! Chems donne d'abord à voir son regard d'infinie douceur. On sent chez
elle le frémissement d'une inquiétude secrète et pourtant elle insuffle une
impression d'apaisement, de tendresse. L'attachement qu'elle porte à son pays
natal, pays de la mère, n'aliène en rien celui qu'elle dédie au pays du père.
Ses mots viennent d'un lieu d'elle seule connu d'où se sont éclipsées les
frontières, ouvrant l'espace au rapprochement, à la rencontre, à une vision
solaire de l'Autre. Comme si Autre elle réunissait les autres en elle, non pour
les confondre, mais pour les distinguer et les unir, les différencier et les
croiser. Mais cette pause qu'elle consent au seuil de chacun ne lui fait rien
concéder sur l'essentiel, rien non plus de ce qui ne peut se dire que par ce
qui se tait.
Je suis
au cœur de la mixité
« Moi je donnerai ce que j'ai,
ce que je peux de ma culture, dans sa totalité.
Elle est à moitié l'un, à moitié l'autre. »
Chems : Ma vie en Algérie en tant qu'enfant de
couple interculturel ? Non, je ne peux pas dire que cela m'ait posé des
problèmes. Globalement, je n'ai pas souvenir qu'il y ait eu une distinction
négative entre moi et d'autres filles non issues de mariages « mixtes ».
Bien sûr, il y a des imbéciles partout et j'en ai forcément rencontrés, mais je
ne peux pas dire que j'ai vécu ma situation d'enfant « mixte » d'une
façon très différente ni avoir réellement subi ou souffert d'ostracisme. A la
limite je dirais que j'ai eu plus à affronter des interrogations en France
qu'en Algérie. En Algérie chacun se faisait son idée ; selon le milieu
soit on me considérait comme algérienne, soit on me considérait comme
française, mais on ne me posait pas de questions, on ne m'interrogeait pas sur
mes origines. En France, lorsque je suis arrivée, c'était souvent « alors, tu te sens plus française ou
plus algérienne ? » Pour répondre à votre question de départ, on ne
me distinguait pas en Algérie en tant qu'enfant « mixte ». Si cela a
posé problème, c'est à ceux qui sont intolérants, pas à moi.
Vous pensez que le regard social et
familial à votre égard était neutre ?
- Au
regard de la majorité des gens j'étais algérienne. D'autant que j'avais un
prénom algérien qui ne me désignait pas particulièrement. Il me semble que je
me fondais dans une certaine
« algérianité » et que loin de me la contester, socialement on
me l'octroyait d'office si je puis dire, que je le veuille ou non d'ailleurs.
Même quand vous disiez votre
nom ?
- Je
n'avais à dire mon nom que dans certaines circonstances. Les gens que je
côtoyais fréquemment c'étaient soit les amis de mes parents qui connaissaient
forcément mon nom et desquels je n'ai évidemment eu aucune remarque d'aucune
sorte, ou mes amis du lycée Descartes3 et mes cousins et cousines. Peut-être
qu'après tout, s'il y a eu une ou deux réflexions qui m'ont marquée, elles sont
venues de la famille de ma mère.
C'étaient des réflexions de quel
ordre ?
- A
vrai dire c'était assez diffus. Ce sont des réactions verbalisées ou non mais
suffisamment perceptibles pour que je m'en aperçoive, des phrases qui
s'arrêtent quand on réalise que je suis là. Ce n'était pas dirigé contre moi,
non je ne crois pas, mais des choses de l'ordre de la critique de ce qui se
rattachait à « la francité ». Je sais qu'une fois au moins j'avais
été très blessée par ce qui a été dit par une de mes cousines, parce qu'il me
semblait que cela concernait, touchait une part de moi. La manière dont cette
remarque avait été dite m'avait vraiment perturbée et pourtant, aujourd'hui je
ne me souviens pas vraiment de sa teneur. Mais même là ce n'était ni fréquent,
ni mal intentionné à mon égard. Je sais que je suis très aimée dans la famille de
ma mère.
Parmi vos amis ou vos cousins vous
n'avez jamais ressenti de stigmatisation ?
- Non,
pas du tout, je n'utiliserai pas ce terme pour ma vie en Algérie. Une fois,
lors d'une discussion avec des amies chez mes cousines où il s'agissait de
savoir laquelle pouvait fumer devant ses parents, j'ai dit spontanément ce que
m'avait dit mon père : « tu es libre de fumer, mais surtout ne le
fais pas en cachette » et ma cousine a répondu « oui mais elle, son
père est français ». C'était juste une précision pour expliquer que ce
serait moins évident par rapport à un père algérien mais ça n'avait aucune
connotation « stigmatisante ». Je rapporte cette petite anecdote pour
dire que la différenciation se situait souvent dans ce sens là, c'est-à-dire plutôt
positif. Enfin, c'est ainsi que moi je le ressentais.
Et au lycée, comment ça se
passait ?
- C'est
difficile de prendre le lycée comme exemple puisque c'était un lycée français
où il y avait 61 nationalités si je me souviens bien. Il y avait beaucoup
d'enfants franco-algériens. Mais c'était des enfants de père algérien et de
mère française pour la majorité ou de père algérien et de mère d'une autre
nationalité. C'est vrai que étant de mère algérienne et de père français
j'étais une quasi exception, je n'ai connu qu'une seule personne qui avait la
même mixité. Sinon Descartes rassemblait des enfants qui avaient vécu avec
leurs parents dans différents pays avec des inter-culturalités de tous
horizons, pas seulement algéro-quelque chose mais aussi des enfants issus de
cultures très diverses comme une amie sino-camerounaise, une autre
indo-chilienne... Le lycée Descartes était un établissement français mais la
composante de ses élèves était cosmopolite, internationale. Sa richesse c'est
qu'il n'y avait absolument aucune barrière entre les cultures, je ne me
souviens pas de réactions négatives d'élèves par rapport à une origine ou à une
autre... peut-être y avait-il quelques cas, ça on ne peut jamais tout à fait
l'exclure, comme partout, mais ça devait être rarissime car je ne m'en suis pas
aperçue...
...pourtant il me semble qu'on
distinguait les groupes : les Français, les Algériens et « les
étrangers ».
- Mais
ça c'était l'administration pour les questions de droits de scolarité qui
étaient effectivement différents selon qu'on était Français, Algériens,
bi-national ou étranger. Moi je parle des lycéens, je parle de notre rapport
les uns aux autres. Jamais ces questions n'étaient même effleurées entre nous.
Ça ne nous venait pas l'esprit. Au contraire il y avait quelque chose à
Descartes d'irremplaçable, une ouverture aux autres qui n'était pas réfléchie,
qui était évidente, naturelle. En tout cas les élèves la vivaient comme ça. Les
frontières entre les élèves étaient d'un ordre plus...
« consumériste. ».
Et dans la rue, vous sentiez- vous
différente ?
- Non,
il n'était pas écrit sur mon front que j'étais « mixte »...
Physiquement, je passais facilement pour une Algérienne, que j'étais, en partie
au moins. Une fois, une réflexion m'a choquée. Je marchais dans une rue d'Alger
avec un de mes frères, qui lui ne passe pas tellement pour un Algérien, et un
homme m'a dit de façon agressive « tu n'as pas honte, toi une Algérienne,
tu ‘‘sors'' avec un gaouri4 ! » Je pense d'ailleurs que ce frère là
qui a un physique presque nordique a réellement souffert du racisme, bien plus
que moi. Ceci dit, il a gardé des copains algériens en France avec lesquels il
s'entend très bien. Ce qu'il faut bien comprendre c'est qu'un Algérien noir à
Alger souffrira de racisme tout autant, si ce n'est plus qu'un enfant
« mixte » blanc ou un Européen. Pas pour les mêmes raisons.
Dans votre quartier, ça se passait
bien ?
- Dans
notre rue nous étions rejetés puisque tout le monde savait que ma mère était
mariée à un Français. Mais c'était plus un agacement, assez pesant pour nous
c'est vrai, qu'une souffrance. Il y avait beaucoup de bêtise de la part des
gamins surtout, là il y avait une certaine stigmatisation, nous n'avions pas
notre place comme d'autres gamins dans la rue. Mais nous avions une éducation suffisamment
solide pour replacer ces attitudes sur le plan de... l'ignorance. C'est sans
doute notre propre conscience de la cause du rejet dont nous faisions l'objet
qui nous a permis de nous distancier par rapport à ces petites agressions, de
ne pas en souffrir profondément. En revanche, la dernière année que j'ai vécue
à Alger, mes deux frères étant partis en France, je me suis sentie, par moment,
en insécurité. Pas toujours d'ailleurs et il y avait quand même des gens dans
la rue qui étaient très gentils avec moi. La majorité des gamins était bête et
méchante, certes, mais je savais que c'était par manque d'éducation, par
faiblesse d'instruction, donc ça passait. Je n'ai jamais accordé à ce phénomène
une importance très grande. Aujourd'hui je n'en ai pas de souvenirs
désagréables, en tout cas pas douloureux.
On peut donc dire que vous n'avez
pas été victimes de comportements racistes ?
- Si,
dans notre rue, le racisme était là. Il était clair et net. Il n'y a pas
d'autres mots. Ce n'était pas du racisme parce qu'on était Français, puisque
nos prédécesseurs dans la maison, qui étaient « franco/français »,
disaient qu'ils n'avaient pas souffert de racisme. Nous, nous étions Français
mais avec une mère algérienne. C'est toute la différence et elle est de taille.
Si notre père avait été algérien et notre mère française, nous aurions eu
beaucoup, beaucoup moins de problèmes.
L'union interculturelle est
« naturelle » pour vous ?
- Oui,
on peut le dire comme ça. Je vis moi-même avec quelqu'un qui n'a pas les mêmes
origines que moi, tout au moins en partie. Peut-être que des gens qui sont
traditionnellement ancrés dans une culture unique peuvent se sentir mal à
l'aise dans une culture différente. Et encore, je n'en suis pas certaine. Je
crois surtout que chaque culture possède des lieux en commun, je veux dire des
lieux de rencontre. Je ne crois pas du tout que les cultures soient des blocs
hermétiques. Au contraire, elles sont toutes pleines de portes d'entrée, il
suffit d'avoir envie de les ouvrir. Un couple, quelle que soit l'origine de
l'un et de l'autre, est surtout confronté à sa relation humaine, affective et,
aussi prosaïquement que cela puisse paraître, à la gestion du quotidien.
Vous m'avez dit vivre avec un non
musulman, mais auriez-vous accepté de vivre avec un Algérien d'origine
musulmane ?
- Je
ne me pose pas la question en ces termes. Si c'est vivre avec un homme
machiste, c'est non. Pour moi, ce n'est pas un problème d'origine, ce n'est pas
un problème de tel ou tel référent culturel, c'est un problème de rapport
hommes/femmes. C'est vrai que chez beaucoup d'Algériens il y a un fond machiste
évident et c'est ça que je rejette et non le fait qu'il soit algérien et/ou
d'origine musulmane. Au contraire, parfois je me dis que c'est plus simple de
vivre avec quelqu'un qui a la même culture. En fait pour moi, il s'agit dans la
relation d'être au même niveau de valeurs. S'il y a un trop grand écart par
rapport aux valeurs auxquelles on tient, auxquelles on se réfère pour former un
couple, si on ne pose pas les choses importantes sur le même plan, là, je pense
que ça peut se ressentir de façon négative dans une union qu'elle soit
interculturelle ou non. Deux personnes de cultures différentes peuvent partager
les mêmes valeurs, donc ce n'est pas l'héritage culturel qui est en question
pour moi, c'est d'être en accord sur les choses essentielles.
Et les choses essentielles ne sont
pas la religion ou la nationalité ?
- Pour
moi, non. Je me demande si, quand on a des origines multiples, on ne recherche
pas, inconsciemment peut-être, quelqu'un de « multiple » aussi. En
venant à cet entretien, je pensais à mon couple et à celui de mon frère aîné.
J'ai choisi de vivre avec quelqu'un qui a aussi des origines diverses
« récoltées » dans le pourtour méditerranéen ; mon frère a des
filles conçues avec une femme franco-anglaise et sa nouvelle compagne est
franco-algérienne. N'y a-t-il pas un rapport, lorsqu'un individu se construit
dès l'origine dans la multiplicité culturelle, n'y a-t-il pas un rapport entre
sa bi-culturalité et celle du compagnon ou de la compagne choisis ? Je ne
sais pas si ce n'est que le fait du hasard ou si c'est le besoin de se
retrouver avec quelqu'un qui porte la même diversité de l'origine ?
[...]
Entretien
avec Behja Traversac
Pourquoi ce livre sur les unions
interculturelles ?
Parce
qu'il m'a semblé d'abord, qu'écouter des voix de femmes, concernées directement
ou indirectement par cette question, contribue à recentrer la représentation
qu'ont les sociétés du Maghreb et notamment la société algérienne de la figure
de « la femme ». Les entretiens présentés ici, constituent un
révélateur de l'état des mentalités à un moment donné de l'histoire sociale. Si
l'on ne se réfère qu'à la période post-indépendances, on constate que si les
anciens codes d'alliances ont subi un effritement certain, ils n'en sont pas
pour autant fondamentalement remis en cause et trouvent aujourd'hui (comme
hier) leur légitimation dans une interprétation intégriste de l'islam qui
s'appuie, entre autres, sur la désignation négative de
« l'étranger ». L'union interculturelle parce qu'elle est un lieu
affectif de la rencontre entre les cultures, un lieu du déplacement et de la
fusion, cristallise le rapport qu'ont édifié toutes les sociétés avec leurs
héritages matrimoniaux et ce qu'elles en projettent dans leur vision des deux
sexes.
Parce
qu'il m'a semblé ensuite que l'union interculturelle était un lieu de médiation
où se négocie, se transforme la distance culturelle objet de tant de
polémiques. L'union « mixte », c'est l'entrée par effraction
du couple interculturel dans une autre terre, celle qui se cultive de départs
et d'arrivées, de renoncements et de découvertes, de ruptures et de retrouvailles.
C'est aussi une terre de dissidence, de rébellion contre les archaïsmes et
contre le sort que ceux-ci réservent aux femmes... En fait, un lieu où
s'arraisonne l'ailleurs... un voyage quotidien dans l'altérité.
Pourquoi, dans ce thème, plutôt les unions que
contractent des musulmanes ou des femmes d'origine musulmane avec des non
musulmans ?
Parce que le mariage d'un musulman avec une non
musulmane du « Livre[1] »,
est tacitement reconnu comme légitime et qu'il a déjà une longue histoire
derrière lui dans les sociétés du Maghreb. Si celles-ci observent une certaine
hostilité à l'égard de cette entorse aux règles de l'endogamie, encore vivaces,
du moins ne le considèrent-elles pas comme une atteinte aux lois religieuses et
patriarcales et finissent le plus souvent, bon gré, mal gré, par le tolérer
sinon l'accepter. En revanche, le mariage d'une musulmane avec un non musulman
est considéré comme une dérive individuelle, une provocation sociale et pis,
pour les intégristes, comme une apostasie...
Les récentes « réformes » des Codes de
la famille algérien et marocain sont exemplaires de cette relégation puisque le
mariage d'une Algérienne ou d'une Marocaine avec un non musulman demeure
prohibé sans que cela ait suscité une contestation explicite forte. Pourtant,
la reconduction de cette prohibition illustre l'exacerbation, le point
culminant, de l'arraisonnement des femmes dans un état d'être amputé auquel est
déniée la liberté de son choix de vie. En effet, au-delà de la confiscation de
cette liberté, cette interdiction a un sens symbolique aussi fondamental que la
clause qui pérennise l'obligation d'un tuteur pour le mariage d'une femme. Dans
ces deux pôles, se concentre la main-mise du groupe social sur le corps des
femmes. Interdites d'indépendance dans cet acte majeur lorsqu'il s'agit d'un
concitoyen[2],
elles sont renvoyées aux « vieux repères exténués du passé[3] »
lorsqu'il s'agit d'un homme d'une autre origine.
Le présent essai, en proposant
des récits de vie, des expériences, des opinions, éclaire les tensions à
l'œuvre entre les positions individuelles et les positions des sociétés
d'appartenance. Ils révèlent aussi la permanence de l'héritage patriarcal et
endogame encore très enraciné dans l'inconscient collectif. Ils dévoilent les
effets pervers d'un islamisme prégnant qui, souvent à marche masquée, s'insinue
dans les comportements et dans les idées des plus « modernistes ».
Pourtant, à bien y regarder, les opinions
exprimées reflètent aussi un désir profond de libre choix de son destin et de
sécularisation des mœurs et du religieux d'ailleurs tangible par bien des
aspects dans tout le Maghreb.
[1] « De tout temps on
autorisait l'homme musulman à épouser une juive ou une chrétienne, une croyante
adepte des autres traditions religieuses, pas une athée. Mais l'inverse n'était
pas possible. Une musulmane n'épousait personne d'autre que le musulman. »
Ghaleb Bencheikh, imam de Marseille. Entretien avec K. Goulmamine
« L'Humanité » 12/11/2004.
[2] Le tuteur matrimonial est
prévu par le code de la famille algérien et a soulevé beaucoup de
protestations. Il a été supprimé dans le code marocain et n'existe pas dans le
code tunisien.
[3] René Depestre. Ecrivain
Franco-Haïtien. Entretien avec C. Paulet et V. Grégoire - août 1997.
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